Autour du « point triple », une zone de savane et de forêts située à la convergence des frontières du Nigeria, du Niger et du Bénin, la tension est encore montée d’un cran. Aux menaces que font régner les bandes armées qui contrôlent les trafics et à celles qu’imposent les groupes terroristes, est venue s’ajouter celle d’une confrontation armée entre le Bénin et le Niger.
Samedi 9 septembre, les putschistes nigériens, au pouvoir depuis le 26 juillet, ont accusé la France de « déployer ses forces » dans plusieurs pays ouest-africains en vue de préparer une intervention dirigée par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Parmi les pays susceptibles de participer à cette offensive : le Bénin.
Les putschistes de Niamey, qui retiennent en captivité le président Mohamed Bazoum, affirment depuis le 1er septembre qu’« une quarantaine de véhicules blindés » ont été déployés « à Kandi et Malanville », deux villes du nord du Bénin. Dans la foulée, ils ont dénoncé unilatéralement un accord de coopération militaire entre les deux pays. « Notre partenaire c’est le Niger. Ce n’est pas la junte », a répondu Wilfried Houndbédji, le porte-parole du gouvernement béninois.
Ces divisions entre Etats de la sous-région, qui mettent l’Afrique de l’Ouest sous tension, pourraient mettre à mal la coordination de la lutte contre le terrorisme et profiter aux groupes djihadistes présents dans cette zone, en premier lieu au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dont la menace est déjà très forte.
« Sécuriser nos frontières »
« Nous avons appris de nos erreurs car, pour parler franchement, nous n’étions pas préparés à cette menace terroriste. Aujourd’hui, nous le sommes : nos militaires sont aguerris et nous avons acquis beaucoup de matériel pour sécuriser nos frontières », explique le colonel Faïzou Gomina, chef d’Etat-major adjoint de l’armée béninoise, en lisière du parc du W, qui doit son nom aux méandres dessinés par le fleuve Niger, et qui s’étend sur le Bénin, le Niger et le Burkina Faso.
Il y a encore vingt mois, des touristes venaient y découvrir éléphants, girafes et hippopotames mais, depuis deux ans, le W est fermé. Seuls les militaires, qui tentent de le sécuriser face aux groupes djihadistes, peuvent s’y rendre pour patrouiller. Du 23 au 30 août, Le Monde a pu accompagner les forces armées béninoises déployées dans le cadre de l’opération Mirador dans le nord du pays, forte de 3 000 soldats.
Dans cette région, les habitants vivent parfois dans l’angoisse. Il y a les accrochages récurrents entre armée et djihadistes, comme le 29 mars dans le village de Gougono où, lors d’une patrouille, des combats ont eu lieu avec des membres d’Ansaru Al-Islam, un groupe qui a fait scission avec Boko Haram et prêté allégeance à Al-Qaida en 2022. Sept djihadistes ont été tués. Et parfois, il y a la terreur, comme le 1er mai, lorsque deux habitants de Kaobagou ont été tués en manipulant le corps décapité d’un des membres du village : la dépouille avait été piégée par une bombe artisanale.
Dans les champs, cachés dans les nids-de-poule des pistes en latérite, les engins explosifs ne cessent de faire des victimes. En février 2022, neuf personnes ont été tuées par des engins improvisés dans le parc du W, dont huit rangers employés par African Parks et un membre des forces armées béninoises. « Les gens sont stressés et vivent dans la peur, explique André, un commerçant de Banikoara, en bordure du W. La présence des militaires nous rassure mais plusieurs villages aux abords du parc sont menacés. »
Des efforts qui semblent porter leurs fruits
« L’insécurité nous pèse, raconte une habitante d’Alfakoara, une ville en lisière du parc. Avant, on allait à l’intérieur pour chercher du bois. Comme le parc est fermé, on doit aller plus loin et se débrouiller pour en chercher ailleurs. » L’interdiction de pénétrer à l’intérieur de la réserve a aussi provoqué de vives tensions entre agriculteurs et éleveurs, car certains couloirs de transhumance ont été déplacés.
Dans un rapport publié en 2021, l’institut hollandais Clingendael, spécialisé dans les conflits, reprochait à African Parks, une ONG sud-africaine qui gère la réserve depuis 2020, son approche trop sécuritaire susceptible « d’entraîner un sérieux mécontentement à l’intérieur et à l’extérieur du parc » et de pousser des habitants à accepter l’offre de recrutement des organisations terroristes.
« Nous entretenons le dialogue afin que les groupes terroristes n’exploitent pas la frustration de ces populations et les enrôlent, assure Abdelaziz Bello, directeur du parc du W. Comme elles dépendent des ressources naturelles, il faut une répartition équitable. Nous faisons des efforts pour instaurer, par exemple, une pêche durable et créer des aires de pâturage permanentes afin que personne ne se sente oublié. » Autour du parc, les autorités ont également mis en place des actions civilo-militaires, comme des consultations médicales gratuites ou la construction de puits.
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Tous ces efforts semblent porter leurs fruits. Après une hausse sensible des attaques en 2022, la situation sécuritaire semble s’améliorer au nord-est du Bénin. « Depuis que les militaires sont là, nous avons la paix, se félicite Oumarou Ilotchoka, roi d’Alfakoara, où la dernière attaque s’est produite en février 2022. Aujourd’hui, nous pouvons aller aux champs tranquillement. »
Instructeurs français et américains
Les autorités ne cessent de renforcer les moyens déployés. Aujourd’hui, 3 000 hommes sont sur le terrain dans le cadre de l’opération Mirador. Bientôt, ils seront rejoints par de nouvelles recrues. Cinq mille jeunes sont actuellement en formation, essentiellement pour renforcer la surveillance militaire dans le nord. Côté matériel, le Bénin s’est doté de plusieurs hélicoptères, dont un Super Puma de fabrication française et un H125 flambant neuf avec caméra à vision thermique. L’armée a investi dans du matériel de détection et des jumelles à vision nocturne pour repérer les poseurs d’engins explosifs dans l’obscurité. Le recrutement de démineurs a aussi été accéléré.
Formé à Ouidah, dans le sud du Bénin, le caporal Noël Hounnou a choisi cette spécialité parce qu’il voulait « faire ce que personne n’ose faire », après avoir perdu un ami dans une explosion en 2022. En quelques mois, il a déjà désamorcé une trentaine d’engins explosifs. « Face à une mine, je prie avant de couper le premier fil. Là je me retrouve seul, face à mon destin », précise-t-il.
Désormais, les forces béninoises complètent leur formation avec l’aide d’instructeurs français et américains. A bord des hélicoptères, on peut d’ores et déjà rencontrer des pilotes et des mécaniciens colombiens et péruviens. « Leur expérience, acquise notamment dans la lutte contre les narcotrafiquants, est précieuse, explique le général Abou Issa, chef d’état-major de l’armée de terre. Dans le cadre de l’opération Mirador, les forces étrangères apportent un appui logistique et elles interviennent dans la formation. Mais il n’y a que les soldats béninois qui combattent au front. » Le Rwanda, déjà présent en Centrafrique et au Mozambique, pourrait aussi lui venir en aide : le pays a offert ses services sans préciser dans quel domaine il opérerait.
« L’armée béninoise a progressé » dans la lutte contre les djihadistes, se félicite le colonel Gomina, chef d’Etat-major adjoint de l’armée béninoise. Les groupes djihadistes lui ont néanmoins rappelé que la tâche était ardue et longue. Le 15 septembre, dans le parc de la Pendjari, situé au nord-ouest du pays, deux militaires et un ranger ont été tués dans une attaque.
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