Robert Lodimus : Les puissances occidentales détruisent Haïti au profit de la République dominicaine

Par Robert Lodimus

Il ne faut pas surtout croire que le creusement du canal conflictuel à Ouanaminthe, en Haïti, viendra résoudre les problèmes de pénurie alimentaire auxquels sont confrontés les paysans du nord-est. L’entreprise, certes, est louable. Elle permet au monde entier de constater que les Haïtiens représentent encore une nation responsable et conséquente, une force capable de se rassembler autour de leurs intérêts vitaux et de protéger héroïquement la légitimité et la souveraineté de leur État. Cette courageuse initiative, résultant de l’idée géniale de captation à bon escient des eaux de la rivière Massacre, a
déléthargisée la conscience des concitoyens de l’intérieur et de l’extérieur. C’est le retour du grand esprit de fraternité qui a affranchi les âmes ancestrales de la traite négrière. Cependant, il faut le reconnaître, le phénomène de la rareté
alimentaire dans les pays de la périphérie demeure complexe. Les oligarques
des puissances internationales ont développé des stratégies de stérilisation du
sol, des techniques de défertilisation des terres cultivables et de destruction des
productions agricoles qu’elles utilisent contre les pays moins avancés (PMA), et
dont ils se servent également pour réduire l’efficacité des méthodes culturales
mises au point par les États émergents qui cherchent à augmenter leur capacité
de productivité. Souvenez-vous de l’histoire horrible des rats qui ont ravagé la
récolte du riz dans le Bas-Artibonite. Selon un rapport du ministère de
l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement (MARD), le 20
janvier 2016, plus de 31 000 hectares de millet (petit-mil) ont été détruits dans le
Plateau central. Le directeur de la Production végétale de l’époque, l’agronome
Arnoux Séverin, faisait état d’une perte évaluée à 2 milliards de gourdes, qui
équivalent aujourd’hui à 15 millions de dollars américains environ. Pour les États
dominants, la faim est une arme de destruction massive. Sans être un oiseau de
mauvais augure, notre pays ne pourra pas gagner cette guerre contre la tragédie
de l’appauvrissement, sans qu’il soit en mesure de se trouver des alliés
internationaux progressistes, compatissants, « commisérationnels », et plus ou
moins sincères. Nous vous référons à deux de nos ouvrages : Pauvreté en Haïti
et dans le reste du monde : Hara-kiri ou Révolution (450 pages, 2019), Le
Grand Combat contre le Capital (350 pages, 2021).

Causes et Conséquences
La République d’Haïti et la République dominicaine ne sont pas placées sur
le même palier historique. Depuis 1 er janvier 1804, Haïti porte l’étiquette de
« Première République noire et indépendante du monde. » La République
dominicaine, certes, a livré quelques batailles mémorables pour construire sa

liberté, sa souveraineté et repriser son honneur. Elle a écrit en 1965 sa plus belle
page d’héroïsme en affrontant les 40 000 militaires des forces d’intervention des
États-Unis; une opération d’invasion que le président Lyndon Johnson lança de
son piédestal hégémonique, tout en prétextant fallacieusement que ce pays était
sur le point de tomber sous la domination du Parti révolutionnaire dominicain
(PRD) de Juan Domingo Bosch, l’ancien président démocratiquement élu, déchu
par le coup d’État des généraux de droite, valets de la Maison Blanche et
adeptes de la CIA. Le colonel Francisco Caamano défia les occupants nord-
américains. Les combats durèrent deux mois. Les pertes en vies humaines
furent conséquemment lourdes. Elles s’élevèrent à des milliers de morts, selon
les estimations vulgarisées à l’époque dans les médias nationaux et étrangers.
Par ailleurs, les historiens, les intellectuels dominicains bornés et racistes
saisissent toujours l’occasion de rappeler – souvent hors contexte historique –
que c’est le seul pays de l’hémisphère qui a obtenu son « indépendance » d’une
ancienne colonie, en l’occurrence, Haïti.

Quand on creuse un peu la terre sous les façades de développement de la
République dominicaine, les découvertes, des points de vue de société,
économie, politique et culture, traduisent l’état d’une « situation de mitigation ».
Les considérations élogieuses, à ce niveau, recèlent, à bien des égards, les
intentions calculées des « ennemis politiques traditionnels » de la République
d’Haïti qui cherchent et trouvent les moyens et les occasions de la crucifier
encore plus longtemps sur le « Golgotha » de la « pauvreté extrême », en guise
de châtiment contre sa « hardiesse », son « effronterie », son « arrogance » et
sa « bravoure ». Selon des statistiques publiées par le journaliste français Jean
Michel Caroit [3], 40% de la population dominicaine vivent au-dessous du seuil
de la pauvreté : quoique le pays connaisse un taux de croissance qui soit parmi
les plus élevés des Caraïbes et de l’Amérique latine. Le tableau continue de
s’assombrir avec un taux de mortalité infantile qui dépasse ceux de toute la
région, et un grand nombre d’enfants exclus des milieux de scolarisation. À cette
situation peu réjouissante, nous vous laissons le soin d’ajouter la criminalité, la
prostitution, la drogue, la corruption au sein des régimes gouvernementaux, de
l’armée, de la police…

L’amélioration économique de la République dominicaine ne profite pas à
l’ensemble de ses habitants. Tout comme les Haïtiens, on les rencontre dans les
quatre coins du globe, particulièrement en Amérique du Nord (États-Unis,
Canada), à la recherche des conditions de vie meilleure.

Par rapport à celles d’Haïti, les finances de l’État dominicain se portent mieux.
Elles se sont engraissées considérablement durant les dernières décennies
grâce à la présence des multinationales qui font tourner les manivelles de la
production sucrière et au gonflement des rivières de touristes qui inondent
incessamment les plages et les hôtels. Au cours de l’année 2022, 8,5 millions de
visiteurs étrangers, soit 3,2 millions de plus qu’en 2021, ont séjourné en
République dominicaine. Le Journal La Croix explique : « La République
dominicaine, dont l’économie repose en grande partie sur le tourisme, a
connu une année 2022 record avec 8,5 millions de visiteurs, dépassant les
chiffres d’avant pandémie… Quelque 7,2 millions de personnes sont arrivées en avion et 1,3 million en bateau, selon les chiffres du ministère du
Tourisme… En 2022, les touristes étrangers venaient principalement des
États-Unis (32%), du Canada (16%) et de la Colombie (5%) [4].»
Il faut remonter le courant de l’histoire pour évaluer le rôle joué par les États-
Unis dans le processus de renforcement des infrastructures essentielles au
développement de la République dominicaine. En 1906, ils y instaurent un
régime de protectorat pour contrer surtout l’interventionnisme européen. Ils
prennent le contrôle de tous les organes de l’appareil de fiscalité sous prétexte
de vouloir relever l’économie plongée dans un état grabataire. Washington oblige
le pays à signer avec lui un traité qui s’étend sur une longue période de
cinquante ans. L’intervalle entre les années 1906 et 1911 est considéré comme
une époque charnière dans la construction de l’État moderne dominicain. Cette
transformation politico-économique ne s’est pas accomplie sans l’aide intéressée
de la communauté internationale, des bailleurs de fonds étrangers, de la
puissance hégémonique mondiale : les États-Unis.

L’essayiste Sauveur Pierre Étienne, dans son ouvrage Haïti, la République
Dominicaine et Cuba : État, économie et société (1492-2009), argumente :
«C’est au cours de cette période d’instabilité politique chronique que les
grandes compagnies américaines parviennent à contrôler l’industrie sucrière et le
secteur bancaire dominicain. Après 1905, les États-Unis d’Amérique détiennent
le monopole de la fiscalité en République Dominicaine. (…) La Convention
dominico-américaine de 1907 fait de ce pays un véritable protectorat de la
puissance étoilée [5]. »

L’évolution sociale, politique et économique étonnamment disproportionnée
entre les deux pays, – Haïti et la République dominicaine –, tire une partie de sa
logique explicative dans cet espace factuel de préjugés historiques qui
témoignent du prolongement de la haine viscérale déversée par l’Occident sur
les prouesses d’une Nation qui a défié les puissances européennes pour
imposer sa vision de justice sociale dans le monde.

En 1929, les États-Unis investissent 70 millions de dollars en République
dominicaine pour remembrer la production sucrière. Durant cette même année,
Cuba en reçoit 910 millions. Et l’État d’Haïti, l’éternel laissé-pour-compte, s’en
tire seulement avec 8 millions environ. Et dire qu’il était sous les bottes de
l’occupation militaire étatsunienne. Les instances néocoloniales de la
communauté internationale ne se sont jamais intéressées au progrès social et à
la croissance économique de ce pays. Les barrières financières qu’elle élève
devant lui, pour l’empêcher d’avancer, d’aller plus loin, participent de la
méchanceté de faire des Haïtiens un grenier de « force de travail à bon
marché » pour l’expansion des économies des États occidentaux. En d’autres
termes, des « bœufs » attachés aux manivelles pour faire tourner les moulins
des «meuniers» du cercle restreint de la « milliardisation ». Rafael Leónidas
Trujillo Molina a assassiné en 1937 plus de 35 000 de nos compatriotes sous les
yeux indifférents ou peut-être même complices des « seigneurs » impérialistes.
Depuis les événements politiques qui ont conduit à la naissance de la patrie
dessalinienne, les pays comme les États-Unis, la France, l’Angleterre,
l’Allemagne, le Canada etc. ont tout tenté pour prouver que les Haïtiano-Africains

ont échoué dans leur projet de « société libre ». N’ont-ils pas réussi? Ce peuple
caribéen vit présentement dans une réserve empirique, sans faune et sans
végétation, comme des animaux de l’âge préhistorique dont ils semblent
malheureusement partager le tragique destin.

Que des Haïtiens émigrent en si grand nombre à l’Est de l’île n’est pas un
phénomène difficile à expliquer. C’est la décroissance économique accélérée
d’Haïti qui mousse le mouvement migratoire. Les travailleurs agricoles – vous le
savez également – sont ruinés par l’importation en grande quantité de denrées
alimentaires qu’ils avaient l’habitude de produire eux-mêmes pour le marché
local et qui leur permettaient de subsister tant bien que mal dans leurs villages.
Cette pratique commerciale développée par la bourgeoisie compradore pour ne
pas risquer ses capitaux a finalement provoqué la chute spectaculaire des prix
des produits vivriers sur le marché intérieur. Le malheureux agriculteur-éleveur,
propriétaire d’un petit lopin de terre et de quelques têtes de bétail ou métayer,
baisse les bras. Il ne peut pas lutter contre le grand capital. Toutes les franges
de la population rurale se trouvent confrontées aux problèmes causés par le
phénomène du paupérisme. La plupart cèdent – non sans regret – à la tentation
de tout abandonner et de partir au loin, espérant échanger la « misère » contre la
« pauvreté ». Mais ils sont devenus le cheval de la fable qui avance par la
stratégie de la carotte attachée au bout du bâton qui se déplace en même temps
que le pauvre animal. Malgré toutes les énergies déployées, l’objet de rêve et de
convoitise ne se matérialise pas. Les bateys, les manufactures symbolisent
plutôt des inventions humaines infernales. On les appelle « dévoreurs de force
de travail ». Les campagnards haïtiens – on ne le répètera jamais assez – sont
aussi exploités par des firmes agricoles gigantesques qui se déploient dans le
Sud des États-Unis d’Amérique.

Ces propriétaires des grandes industries agroalimentaires profitent largement
de la mauvaise condition sociale des immigrants déclarés illégaux et
clandestins. Et quoique ces derniers soient des payeurs de taxes, des
contribuables au même titre que les nationaux, ils ne peuvent pas accéder aux
avantages sociaux.

L’exode rural s’est accéléré à la fin des années 1970 où le régime
duvaliériste, par le biais du contrat qu’il continuait de signer avec la Corporacion
Estatal de Azucar (CEA), vendait les paysans haïtiens comme des animaux de
ferme à Joaquín Antonio Balaguer Ricardo et à Silvestre Antonio Guzmán
Fernández durant les périodes de la zafra. Le défunt professeur Hubert
Deronceray, ministre des Affaires sociales à l’époque, a perdu sa marque de
prestige dans ces honteuses, indécentes et inexorables transactions d’êtres
humains. Encore un cas de « crime contre l’humanité » que l’histoire aurait dû
inscrire quelque part dans sa mémoire sempiternelle. Le duvaliérisme a pratiqué
la « traite des humains ». Depuis 1957, selon les révélations faites en 1964 par
le syndicaliste américain Andrew Mc Clelland, L’État haïtien déversait chaque
année 30.000 braceros (coupeurs de canne) dans les plantions de l’Est. Il
obtenait en retour 15 dollars par tête d’homme ou de femme et « 49 dollars pour
le contrat de chaque travailleur [6] ». En plus de la moitié du maigre salaire de la
travailleuse ou du travailleur. Ce trafic honteux de l’espèce humaine rapportait

annuellement entre six à huit millions de dollars à la famille des Duvalier.
Nous reproduisons un court extrait du dossier de P. Fertin publié en mai 1982
sous le titre Le sauve-qui-peut des paysans haïtiens, Information Caraïbe,
Pointe-à-Pitre :

« Dans le contrat signé du 14 octobre 1978, il est précisé que les officiels du
gouvernement Duvalier reçoivent 1 225 000 dollars pour l’organisation de l’embauche
et la livraison à la frontière des 15 000 braceros. L’ambassadeur d’Haïti reçoit 15 000
dollars par semaine pendant la durée de la zafra (récolte de la canne), ainsi que 32 000 dollars par mois pour payer 75 inspecteurs et 15 superviseurs. Ce sont là des comptes non fiscalisés qui n’apparaissent dans aucune comptabilité de l’État duvaliérien. »
Les mouvements de migration détectés sur l’île ne se font pas à sens unique.

Les citoyens dominicains émigrent aussi en Haïti. Ils apprennent le « créole » et se fondent dans la population locale. Ils se marient avec des indigènes et deviennent des Haïtiens à part entière. L’État de leur pays d’accueil ne les a jamais inquiétés. L’île appartient aux deux peuples.

Haïti et la République dominicaine doivent toujours éviter la voie de la confrontation armée pour régler leurs différends. Les seuls gagnants dans cette affaire seraient les « Attila » de la politique mondialisée et de l’économie globalisée.

Haïti est comme Mikhaïl Vlassov, le personnage de Gorki dans « La Mère », qui creva d’une hernie, parce qu’il refusait l’intervention chirurgicale commandée par son médecin traitant. Cette République est sur le point de rendre son dernier soupir. Ses filles et ses fils doivent lui administrer les médicaments qui soient capables de la retourner à la vie : l’insurrection populaire, la désobéissance civile, le chambardement sociétal…

Bref, ledépérissement de l’État bourgeois au profit de l’éclosion d’une Révolution politique à l’instar de la Chine de Mao, de la Russie de Lénine, de la Lybie de Kadhafi, du Venezuela de Chavez. Sans oublier le Cuba de Fidel Castro et de Che Guevara.

Robert Lodimus


Références
[1] Noam Chomsky, La tragédie d’Haïti.
[2] Charte de l’OEA, chapitre VI, article 28 et 29 – Charte des Nations Unies, chapitre I, article 2,
4 ème alinéa.
[3] Jean Michel Caroit, LE MONDE, 18 mai 2012.
[4] La Croix, le 12/01/2023 à 21:57, Modifié le 12/01/2023 à 23:45
[5] Sauveur Pierre Étienne, Haïti, la république Dominicaine et Cuba : État, économie et société
(1492-2009), Éditions l’Harmattan, 2010.
[6] Maurice Lemoine, Sucre Amer.
[7] P. Fortin, Le sauve-qui-peut des paysans haïtiens, Informations Caraïbe, Pointe-à-Pitre, mai
1982.

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