Révolutions, fossoyeurs, tombes d’enfants… Comment la France a créé ses cimetières

Architecte et ancien administrateur des cimetières de la ville de Paris, Marc Faudot est à la fois un passionné et un expert des cimetières, dont il connaît l’histoire et les secrets. Son essai Les cimetières – Des lieux de vie et d’histoires inattendues (Armand Colin), dictionnaire amoureux, raconte ces lieux avec poésie et pédagogie.

Marianne : Comment aimer les cimetières, ces lieux qui respirent la mort ?

Marc Faudot : On n’y respire plus la mort stricto sensu. La  réforme des cimetières de 1804 visait en premier lieu à les assainir et ce fut fait. Bien sûr, nous savons en nous rendant dans un cimetière qu’il y a des morts, mais en réalité nous ne les percevons pas. Ce qui se passe sous la terre nous échappe, heureusement. Ce que nous ressentons, c’est la tranquillité des lieux et, souvent, leur beauté. Le cimetière est un lien entre les vivants et les morts, mais la déambulation n’est pas macabre. Tout y est paisible, apaisant. Certes, nous y ressentons un peu plus notre vulnérabilité, mais nous sommes confortés dans notre humanité. On ressort toujours plus fort d’une visite au cimetière.

En dehors des parisiens, il n’y a pas tant de beaux cimetières, si ?

Ah si, la province vaut bien Paris ! Allez visiter le cimetière de l’Est à Lille, celui de Loyasse à Lyon, de la Chartreuse à Bordeaux… La richesse de leurs patrimoines n’a rien à envier à ceux de la capitale. Le cimetière basque d’Arcangues est sans conteste l’un des plus beau de France. Humez l’ambiance magique des cimetières marins d’Ajaccio et de Varangeville-sur-mer… Ce sont plusieurs milliers de cimetières de province qui méritent d’être vus.

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Certes, le Père-Lachaise est inégalable de par, notamment, son exceptionnel patrimoine funéraire et les personnalités qui y sont inhumées. Mais bien des cimetières de province n’ont rien à envier à ceux de Montmartre, du Montparnasse et de Passy, eux aussi remarquables. Quant aux autres cimetières parisiens, bien peu connus des habitants de la ville et des touristes, ils ressemblent à de nombreux petits cimetières ruraux. Finalement, ce qui attire les visiteurs dans un cimetière, où qu’il soit, ce sont ses caractéristiques. S’il est arboré, pourvu de belles pelouses entretenues, de vues habillement conçues et doté de suffisamment de bancs, d’eau et autres aménités, un cimetière sera toujours plus attirant que celui au sol bétonné, où l’on croule sous le soleil faute d’arbre et où les sanitaires sont toujours fermés.

En parlant du Père-Lachaise, c’est lui qui a, écrivez-vous, donné lieu à un tourisme funéraire dès le XIX siècle…

Les cimetières ont longtemps été des lieux publics : on y débattait après la messe, on y a tenu le marché… Certains ont même été des lieux de prostitution recherchés. Puis ils ont été transférés à distance des églises qui, elles, s’agrandissaient. La notion de lieu public a disparu ; on ne se rendait plus guère au cimetière que pour les inhumations. La Révolution ferma tous les cimetières intra-muros et ordonna leur vente comme biens nationaux dans le délai de dix ans. L’éloignement des nouveaux cimetières empêcha la plupart des familles d’assister à l’inhumation de leur parent. Il valait sans doute mieux : les cérémonies religieuses étaient interdites, le transport des corps se faisait dans des conditions indignes (les portefaix se saoulaient, chantaient des chansons obscènes…), la fosse commune était devenue la règle.

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Le décret de 1804 prend alors en compte l’évolution de la société, plus sensible et attachée à la famille. Les nouveaux cimetières, dont le Père-Lachaise est l’archétype, sont conçus pour être ouverts au public. La création des concessions familiales et la possibilité pour chacun de poser une dalle ou un monument sur la tombe d’un parent ou d’un ami, ont permis aux familles de mettre en exergue des valeurs stables : le travail, le dévouement, la cellule familiale… Les Parisiens visitent le Père-Lachaise pour découvrir ces lieux, voir les tombeaux se déployer dans un cadre naturel, lire les longues épitaphes… S’inscrivant dans le courant d’éducation publique de l’époque, des auteurs vont publier des guides incitant à se rendre au cimetière. Le premier avec un plan pour la visite date de 1820. Le tourisme funéraire était né. Le Père-Lachaise en a toujours été le leader, avec de nos jours quelques 2,5 millions de touristes par an.

Qu’était donc cette «révolution des cimetières » au XIX siècle ?

Le XVIIIe siècle vit apparaître la crainte de l’insalubrité des cimetières dans les villes. En 1780, Louis XVI pris la décision de fermer le cimetière des Saints-Innocents, en plein cœur de Paris, après que les murs d’une cave voisine se soient effondrés sous la poussée d’une fosse du cimetière et que des cadavres s’y soient déversés.

Après la Révolution, dont nous venons de voir dans quel état elle avait laissé le sujet des inhumations et des cimetières, le Premier Consul Napoléon Bonaparte chargea le ministre de l’Intérieur de lui proposer un décret réglant l’ensemble des problèmes funéraires. À la demande du ministre, l’Institut organisa un concours sur le thème « Quelles sont les cérémonies à faire pour les funérailles et le règlement à adopter pour le lieu de sépulture. » Aucune disposition à caractère religieux ne pouvait être faite. Les mémoires rendus mirent en avant la dimension sentimentale du deuil, ce qui était une grande nouveauté.

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Le projet de décret, qui pris en compte ces attentes sociétales, fut élaboré par Chaptal, devenu ministre de l’Intérieur et qui se chargea des problèmes sanitaires, le préfet Frochot et le Conseil d’État. Napoléon y apposa bien sûr sa touche et signa le texte définitif le 23 Prairial an XII (12 juin 1804), quelques jours après l’ouverture du Père-Lachaise. Ce décret régla le sujet de la salubrité, créa les concessions, proscrit les fosses communes, traita le sujet des inhumations selon les religions dans le même cimetière, rétabli les cérémonies de funérailles pour les différents cultes avec monopole des fournitures par ces derniers, tout en donnant l’autorité sur le cimetière au maire et enfin, instaura un dispositif de taxation sur les funérailles des riches pour financer l’enterrement des très nombreux indigents. Même si certaines dispositions prirent du temps pour entrer en application, le cimetière nouveau était né. Ni la Restauration, ni la République ne l’ont abrogé. Plus de 200 ans après, il est toujours le socle de notre réglementation funéraire.

Depuis quand les tombes d’enfant existent-elles ?

On pourrait dire depuis toujours. En tout cas, depuis l’Homo sapiens, comme les hommes et les femmes. En 2021 a été découverte au Kenya la sépulture d’un enfant de 2 à 3 ans, inhumé il y a quelques 78 000 ans. Cela en fait la plus vieille sépulture d’enfant d’Afrique. On retrouve des tombes d’enfants dans l’Égypte ancienne comme chez les Grecques et les Romains. Bien sûr, il y a des nuances d’avec les adultes, surtout pour les nouveau-nés. Ainsi, Pline l’Ancien écrit que l’usage général veut qu’on n’incinère pas un être humain avant la venue de ses dents. À l’époque, l’usage était la crémation, mais celle-ci finie, il fallait recueillir les ossements calcinés pour les mettre dans de petites urnes. Ce rite était impossible avec les bébés.

L’époque médiévale fut plus complexe. Le cimetière découle du christianisme et sa terre est consacrée. Seuls les baptisés peuvent y  être inhumés. Cela convient pour les enfants qui ont reçu ce sacrement ; on retrouve fréquemment ces tombes, regroupées par classes d’âge, le long du mur de l’église. Pour les enfants qui n’étaient pas encore baptisés au jour de leur mort, les parents se retrouvaient démunis. Ils enterraient dans la cour, sous l’auvent, dans le jardin, parfois aussi dans une zone non consacrée du cimetière. D’autres moyens non dicibles furent certainement utilisés. Du XVe au XVIIIe siècles, on vit apparaître des « sanctuaires à répit », où des mères transportaient le petit cadavre. On le disposait sur un autel et des membres du clergé local, des fidèles, la famille priaient pour qu’il revive quelques instants. Le temps de le baptiser.

Georges Brassens adorait les cimetières…

Georges Brassens était un homme réservé et pudique, mais il n’avait pas de tabou. C’est probablement pour cela que la mort est omniprésente dans son œuvre. On la rencontre au détour d’une chanson dans près de la moitié de son œuvre. Mais surtout, il a consacré 12 chansons à ce sujet. Georges Brassens s’est expliqué sur cet intérêt : « Chez tous les poètes, on parle beaucoup de la mort. Je ne suis pas poète, moi, entendons-nous bien. Mais je veux dire que tous les gens que j’ai lus parlaient beaucoup de la mort, alors je me suis dit : tiens, c’est un thème comme un autre, la mort. Enfin, la terminologie de la mort et tout l’attirail qu’il y a autour facilitent quand même bien les choses. Le mot corbillard me plaît, le mot croque-mort me plaît. Les tombes, les tombeaux… allez savoir pourquoi. Et puis, peut-être parce que j’y ai un peu pensé… » Mais avec lui, cette mort n’est pas triste, elle est gaillarde, il joue avec elle.

Il aimait les enterrements, paraît-il, parce qu’après on rigole bien. Adorait-il les cimetières ? Il leur a en tout cas consacré La Ballade des cimetières avec son insaisissable quête au Montparnasse.

Fossoyeur est, écrivez-vous, le métier le plus mal connu…

C’est un métier mal parti. De tout temps, des hommes ont creusé la fosse d’un mort. Mais c’étaient des voisins, les membres d’une confrérie, des religieux… Cela relevait de la solidarité villageoise. C’est dans les villes qu’apparue la nécessité de ce métier : le nombre de décès y était bien plus élevé et les liens de solidarité distendus. Dès le début, ils eurent mauvaise réputation. Sous l’ancien régime, leur situation était proche de celle du bourreau. Ils généraient une répulsion qui découlait de leur proximité avec les cadavres et des exactions qu’on leur prêtait. Mal payés, beaucoup de fossoyeurs amélioraient effectivement leur situation par le trafic de cadavres pour la dissection ou le vol et la vente du plomb des cercueils. Cette vision négative du fossoyeur persiste dans notre langage : le fossoyeur d’une idée ou d’une entreprise est celui qui est responsable de sa disparition.

« Le fossoyeur est le seul à toucher, à manipuler un cadavre des années après la mort. »

Le métier de fossoyeur est l’un des plus difficile qu’il soit. Il est, d’abord, très exigeant physiquement. Les fossoyeurs cumulent les risques de chute, les risques musculosquelettiques et de port de charge. Prenez la descente dans des caveaux profonds pour exhumer : c’est une des activités les plus délicates et dangereuses qui soit. Imaginez-vous descendre de dix à quinze mètres dans un caveau d’un mètre sur deux et y rechercher et remonter les ossements, case après case, tout en retirant les débris de cercueil et de tissus que vous trouvez. Le contact silencieux avec les familles, quand ils descendent le cercueil dans la tombe, porte, lui, une charge émotionnelle constamment renouvelée. Mais l’acte le plus singulier est l’exhumation. Le fossoyeur est le seul à toucher, à manipuler un cadavre des années après la mort. Si tout s’est bien passé, il ne trouve que des os, mais souvent il rencontre aussi des corps dont la décomposition n’est pas achevée.

Charge physique, charge psychique, c’est déjà beaucoup. S’ajoute le silence sur ses activités. Contrairement à la plupart des gens, le fossoyeur ne parle pas souvent de son travail quand il rentre chez lui. Il ne raconte pas sa journée à sa femme et à ses enfants. Hors des cercles familial et professionnel, souvent il ne dit pas quel est son métier.

Les cimetières Marc Faudot, Armand Colin, 416 pages

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