Plus de surveillance dans les eaux marocaines
La multiplication des départs depuis les côtes sénégalaises s’explique d’abord par un changement de paradigme sécuritaire en Atlantique.
Sur terre aussi, la répression s’est accrue pour les migrants qui tentent de rejoindre illégalement les Canaries. Le 27 mai, Madrid a annoncé ouvrir une enquête après des tirs opérés par l’armée marocaine sur des exilés. Trois ont été blessés et un quatrième, un Malien, est mort, affirme l’association Caminando Fronteras. Ils s’apprêtaient à prendre la mer depuis une plage marocaine.
Ce durcissement sécuritaire sur mer et sur terre amène donc les migrants à emprunter d’autres routes, en Méditerranée centrale par exemple, ou à partir de plus loin, directement depuis le Sénégal, où la répression est moindre.
Inflation record
Dans ce pays où « plus d’un tiers de la population vit dans la pauvreté », il faut dépenser désormais en moyenne 15 % de plus pour s’offrir du poisson frais ou du riz. En 2022, « les prix d’autres produits alimentaires très consommés tels que l’huile de cuisson et le pain ont augmenté respectivement de 21 et 17 % ». Une « flambée des prix » qui met « tout le monde en difficulté : les jeunes qui travaillent dans le secteur informel, ceux qui ont un emploi stable, et toutes leurs familles avec », déplore Fatou Faye, en charge du pôle Jeunesse et Migrations de la Fondation Rosa Luxembourg à Dakar.
Les 101 passagers de la pirogue partie de Fass Boye, dont 63 ont péri, avaient tous de grandes difficultés à vivre décemment. « Ils sont sans travail, sans aide. Ici, la vie est difficile », témoigne N’Galam Boye, habitant du village qui a fait partie de la délégation dépêchée au Cap-Vert, en août dernier. C’est au large de cet archipel que l’embarcation, avec 38 survivants, avait été retrouvée. Pour ce père de famille, qui a lui-même emprunté cette route en 2006, « sans avenir, sans la possibilité de se construire une vie décente, les jeunes ici n’ont pas d’autre option que de traverser l’Atlantique ».
« Sans travail, sans aide »
D’après Fatou Faye, à ces difficultés de pouvoir vivre dignement s’ajoute un sentiment de « désespoir social et politique ». « Aujourd’hui, les jeunes sont plus conscientisés que leurs aînés. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, l’information circule beaucoup plus qu’il y a 20 ans. Alors les jeunes Sénégalais se forgent un avis sur les décisions prises, ils se rendent compte de la corruption et du manque de démocratie. Tout cela alimente les envies de départ. »
Un plan gouvernemental jugé insuffisant
Mi-juillet, après déjà plusieurs naufrages, Macky Sall s’est « incliné devant la mémoire des personnes décédées ». Puis, en réponse, a demandé à son gouvernement « d’intensifier les contrôles au niveau des zones et sites potentiels de départs ». Le chef d’État a également réclamé le déploiement de « l’ensemble des dispositifs de surveillance, de sensibilisation et d’accompagnement des jeunes » en renforçant « les programmes publics de lutte contre l’émigration illégale ».
Quelques jours plus tard, le 27 juillet, le gouvernement a présenté son plan dédié. Objectif ? « Réduire drastiquement le phénomène [des départs en mer] à l’horizon 2033 ». La Stratégie nationale de lutte contre la migration irrégulière (SNLMI), dont le coût n’a pas été dévoilé par les autorités, se décline en cinq axes : la prévention, la gestion des frontières, des mesures de répression (contre les convoyeurs), des mesures d’aide, et un volet destiné à faciliter le retour et la réinsertion des migrants.
Avec ce programme, « le gouvernement agit dans l’urgence », déplore Maurice Soudieck Dione. « La répression et la gestion des frontières, c’est bien, mais le problème est bien plus profond. La direction économique engagée dans les années 2000 a laissé les jeunes de côté, surtout ceux qui habitent en périphérie de la capitale, à Ziginchor ou Kaolack. Si le gouvernement ne s’investit pas franchement dans la refonte de son économie, on ne réglera jamais le problème ».
Fatou Faye n’est pas plus convaincue par la réponse des autorités. « Sécuriser les routes les rend en fait plus dangereuses, car quoi que l’on fasse à ce niveau-là, les jeunes trouveront toujours un moyen de partir, et prendront d’autres chemins, plus dangereux. » Pour la chercheuse, investir pour le développement n’est pas non plus la panacée. « Cette idée qui consiste à penser que l’on va régler la migration irrégulière en créant plus de richesses est calquée sur la politique de l’Union européenne, peste-t-elle. Pourquoi ne pas accepter que ces jeunes veuillent aller gagner leur vie en Europe ? La migration, lorsqu’elle est sécurisée, permet souvent aux familles de survivre dans les périodes difficiles. Ce qu’il faudrait, à mon sens, c’est créer des voies légales d’émigration, pour que les jeunes puissent partir quelques années, et revenir au pays quand ils le souhaitent ».
À Fass Boye, aujourd’hui, ni le bilan dramatique de la traversée ni le plan gouvernemental n’ont changé les désirs d’ailleurs des rescapés de la pirogue. D’après N’Galam Boye, « certains ont déjà prévu de repartir ».
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