La France, terre d’asile éditoriale face aux excès des Etats-Unis

L’Académie française va élire aujourd’hui son nouveau secrétaire perpétuel. On saura aujourd’hui qui va succéder à Hélène Carrère d’Encausse. Oh. Je sais que quand on parle d’Académie Française, certains baillent, d’autres rient sous cap. Et ça ne date pas d’hier. Ainsi, le célèbre éditeur Gaston Gallimard avait-il tendrement raillé Joseph Kessel quand ce dernier s’était porté candidat à l’Institut. « A moins que ce soit pour avoir un en-tête sur ton papier à lettre, que tu vas-tu foutre là-dedans ? », lui avait-il demandé.

Le discours que prononça Kessel lors de son entrée Quai Conti, en février 64, donne un élément de réponse. « Qui avez-vous désigné ? demanda-t-il aux Immortels. Un Russe de naissance et juif de surcroit. Vous savez, Messieurs, ce que ce titre signifie encore pour trop de gens. De la sorte, vous avez donné un nouvel appui à la loi obstinée et si belle de tous ceux qui partout tiennent leur regard fixé sur les lumières de la France. »

J’ai choisi cet exemple-là, j’aurais pu en citer mille autres qui illustrent les liens singuliers qu’entretient notre nation avec la littérature. La mère de Romain Gary aimait à dire que la France était ce pays qui avait un jour élu Victor Hugo président de la République… Ce qui était faux, bien sûr. Mais « vrai dans l’esprit ».

Ce lien entre la France, la liberté, et la littérature est-il toujours d’actualité ? Je le crois. Nicolas, vous avez parlé lundi de cet excellent écrivain américain Seth Greenland, et de son dernier roman, qu’il a renoncé à publier aux Etats-Unis, car il anticipait un scandale de tous les diables. Pourquoi ? Parce qu’il est un auteur blanc et que Plan américain – son livre – met en scène un personnage noir. Or voilà qui ne passe plus dans l’Amérique des offenses, où l’on accuse d’appropriation culturelle quiconque prétend se mettre dans les pompes d’autrui, y compris dans une démarche de création artistique.

Dans un texte à paraître dans L’Express ces prochains jours, Greenland revient sur ce chagrin d’auteur, contraint d’écrire sous la menace de la vindicte, et des procès en illégitimité. « Il est fondamentalement anti-art d’attendre d’un écrivain qu’il reste de son côté de la barrière », écrit-il. En effet, Nicolas. J’ai beau essayé je ne comprends pas comment on voudrait concilier l’art et le chacun chez soi. Qu’est-ce qu’un auteur ? Si ce n’est quelqu’un qui se fait hôte ? Qu’est-ce que créer un personnage, si ce n’est : une transgression d’identité ?

Alors, oui, j’avoue : je suis assez fière que Greenland ait choisi la France pour terre d’asile éditoriale. J’avoue. Qu’avec un petit élan de lyrisme, je me suis dit que c’était à nouveau là, sous nos yeux, « la loi obstinée et si belle de tous ceux qui partout tiennent leur regard fixé sur les lumières de la France… » Pourvu que ça dure.


Crédit: Lien source

Les commentaires sont fermés.