Ecouter Donna Haraway parler de cyborg sous un arbre

Donna Haraway, c’est une sorte de mythe vivant, une des penseuses les plus intéressantes et les plus originales de notre époque. Elle est à la fois une référence fondamentale du féminisme, une historienne des sciences extraordinaire qui a travaillé sur les cristaux, sur les primates et les primatologues, une figure de l’écologie qui a longuement réfléchi à notre co-existence avec les autres espèces (et les chiens en particulier parce qu’elle adore les chiens). Donna Haraway, elle est lue et discutée dans le monde entier depuis des années, des milliers de gens s’en réclament dans des disciplines et des milieux très différents. Bref, c’est une de mes héroïnes.

Je l’ai découverte il y a une vingtaine d’années par un texte qui est un texte fondateur de la littérature numérique et qu’elle a publié en 1985 : le « Manifeste Cyborg ». Bon, il faut l’avouer c’est un texte déroutant. Donna Haraway y utilise la figure du cyborg – entité de chair et de technique – pour dire en gros : « voilà, on arrive à un moment où la technologie perturbe les frontières traditionnelles entre l’humain et la machine, entre la nature et la culture. Et ça, les femmes doivent en profiter, parce que c’est toujours bon pour elles quand les frontières entre nature et culture sont réinterrogées. Elles peuvent s’affranchir des assignations et se réinventer. Il faut d’une certaine manière qu’elles se fassent cyborg, qu’elles assument d’être au-delà de la nature et de la culture, d’être au-delà du genre par la même occasion« . Et le texte s’achève par une phrase qui est devenue un mantra “Je préfère être cyborg que déesse.”

Ce livre, il est à l’origine d’un courant qu’on a appelé le cyberféminisme, et qui a été assez important dans les années 1990, avant de doucement s’éteindre. Mais il est sans cesse cité et utilisé parce qu’il y a peu de textes théoriques qui mêlent féminisme et technologie, et il a imposé la figure du cyborg comme une figure politique et philosophique.

Et, ce qui est assez dingue, c’est qu’elle a écrit ça en 1985 ! Alors que le cyborg n’était jamais sorti des bouquins et des films de science-fiction, mais surtout, alors que notre rapport à la technique était loin d’être ce qu’il est aujourd’hui. On n’avait pas un smartphone dans la main et des airpods dans les oreilles, on ne se trimballait pas des dizaines de cartes à puces sur nous, nos corps comptaient peu d’implants, on ne discutait pas avec des intelligences artificielles. Pourtant, quand on lit ce texte aujourd’hui, on a l’impression que Donna Haraway réfléchissait déjà à tout ça. C’est assez stupéfiant.

Et donc pouvoir discuter avec elle, jamais je n’aurais imaginé que ce soit possible un jour. Elle vit à Santa Cruz, en Californie, et ne vient pas souvent en France.

Bien sûr, aujourd’hui, Donna Haraway est une dame de 79 ans qui n’écrit plus sur la techno. Ces dernières années, elle s’est plus intéressée aux chiens, aux champignons, aux populations autochtones, aux nouvelles parentés entre organismes ,qu’aux machines. Mais voilà, moi j’ai envie de savoir comment elle a écrit ce texte dingue et je suis sûr qu’elle pense plein de trucs sur les technologies d’aujourd’hui. Je l’ai donc convaincue d’aller s’asseoir avec moi sous un arbre pendant un moment. Il faisait chaud mais une brise soufflait par moment, une trompette répétait pas loin.

Parfois, la vie offre des occasions inespérées.
C’est ce qui s’est passé à la fin de l’été, à la Manufacture d’Idées, le festival intello qui se déroule chaque année près de Mâcon.
L’occasion inespérée, c’était de rencontrer Donna Haraway.


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