C’est l’histoire d’un mec qui en a soudain « marre de voir les pauvres crever de faim dans le pays de la bouffe ». À la manière de l’abbé Pierre durant l’hiver 1954, Coluche lance un appel à l’aide aux sponsors et aux donateurs sur Europe 1, le 26 septembre 1985.
Son idée : ouvrir « une grande cantine gratuite », d’abord à Paris puis dans d’autres villes de France, et servir, selon ses premières estimations, quelque 2 000 à 3 000 repas par jour. Les Restos du cœur sont nés. Leur unique ambition est de fournir aux chômeurs et aux plus démunis une aide alimentaire garantie sans étiquette politique, religieuse ou mercantile.
8,5 millions de repas distribués dès la première année
Entamée dès le 21 décembre 1985, la première campagne permet à 5 000 bénévoles de distribuer 8,5 millions de repas durant trois mois. Dans la foulée, en 1986, le chanteur Jean-Jacques Goldman, ami de l’humoriste, monte une troupe pour soutenir le financement des Restos, et organise bientôt de grands concerts caritatifs.
Si Coluche n’est plus là aujourd’hui, son association, qui devait donner un coup de pouce le temps d’un seul hiver, lui survit. Elle est désormais active même en été, et s’apprête à lancer sa 39e campagne hivernale, dans un contexte compliqué.
L’envolée récente des prix a précipité les Français les plus précaires dans des difficultés toujours plus nombreuses. Et creusé le déficit de l’association qui, lors des années Covid, n’a pu compter sur les rentrées d’argent assurées par les concerts des Enfoirés. Aujourd’hui, Les Restos du cœur doivent combler d’urgence un trou de plus de 35 millions d’euros pour ne pas définitivement baisser le rideau, et continuer d’assurer leur mission d’utilité publique.
Pain, légumes ou conserves sont déchargés
Orvault (Loire-Atlantique), 8h30. En ce mardi 12 septembre, des bénévoles s’affairent déjà dans leur local, une modeste maison prêtée par cette municipalité de la banlieue nantaise. Pain, légumes, fruits, pâtes et briques de lait sont retirés des palettes de livraison, puis répartis entre les frigos, les congélateurs et les étagères. Dans quelques heures, ils seront distribués à des dizaines de bénéficiaires.
« Ici, tout est gratuit, ce n’est pas dans l’esprit de l’association d’imaginer faire payer ceux qui en ont le plus besoin », martèle Guylaine Thuaud, dynamique retraitée de 64 ans, engagée au sein de l’association depuis deux ans, et vite passée responsable de ce centre animé par 55 bénévoles. « Nous avons 440 familles inscrites, dont une soixantaine avec des bébés âgés de 0 à 18 mois, ajoute-t-elle. Nous distribuons à nous seuls environ 6 000 repas par semaine. »
La Loire-Atlantique est la troisième plus grosse antenne des Restos du cœur en France. Le département compte 34 centres et 2 000 bénévoles répartis de Nantes à Saint-Nazaire en passant par Pornic, Ancenis ou La Baule, et distribue plus de 3 millions de repas par an.
« L’inflation plombe vraiment nos budgets »
Dans la cour du local d’Orvault, des camions blancs estampillés du célèbre logo au cœur rose se succèdent pour livrer les victuailles. « Plus du tiers a été commandé et acheté au prix fort, sans aucune ristourne. Depuis l’an dernier, l’inflation plombe vraiment nos budgets », constate Guylaine Thuaud.
Heureusement, l’Union européenne fournit certaines « gratuités » : des produits de base comme le thon ou les sardines en conserve. Et des boulangers, commerçants, producteurs et distributeurs offrent leurs surplus ou, dans le respect très strict des règles sanitaires, des produits à « dates courtes », c’est-à-dire bientôt périmés. « Deux fois par an, nous organisons aussi des collectes auprès des particuliers dans les grandes surfaces », poursuit la responsable du centre.
Les heures passent et le local se prépare à recevoir la foule. Suivant un circuit bien balisé, chacun aura reçu, en fin de parcours, tout ce à quoi il avait droit. Mais, avant l’effervescence, une réunion exceptionnelle attend la vingtaine de bénévoles mobilisés ce jour-là au 12, rue de Solay. L’heure est grave.
Un cri d’alarme, déjà, en 2022
Le 3 septembre, sur TF 1, Les Restos du cœur ont lancé un appel à l’aide national. Leur président, Patrice Douret, qui avait déjà tiré le signal d’alarme en 2022 auprès des candidats à l’élection présidentielle, puis à la fin de l’hiver dernier, reprend la parole pour s’adresser directement aux Français, comme Coluche l’avait fait en son temps.
Ce quinquagénaire, engagé bénévolement au sein des Restos depuis 2014, en parallèle de son poste de dirigeant dans une association marseillaise d’aide à l’enfance, porte depuis deux ans maintenant la voix des plus démunis.
Invité à s’exprimer en direct lors du journal de 13 heures, il prévient, la voix posée mais solennelle, que « Les Restos du cœur pourraient mettre la clé sous la porte d’ici trois ans » si leur déficit n’est pas rapidement comblé. La faute à une augmentation de plus de 35 % du nombre de demandeurs, et à une inflation d’une violence inouïe. Il implore l’aide des « forces politiques et économiques » du pays.
« Cette stratégie médiatique, bien rodée, est devenue la marque de fabrique de l’association pour réveiller l’opinion publique. Et elle a le mérite de générer quasi instantanément des avalanches de dons et des réactions concrètes de la part des politiques et des grands mécènes », décrypte Amélie Lebreton, cofondatrice de l’agence de communication Coriolink, qui compte de grandes ONG parmi ses clients.
Plus de 170 millions de repas offerts cette année
Cette annonce choc électrise instantanément les consciences. En quelques jours, l’argent tombe (enfin) des poches de l’État – Aurore Bergé, la ministre des Solidarités, promet 15 millions d’euros d’aide supplémentaire –, ainsi que de celles de groupes privés français, de fondations ou de personnalités : la famille de Bernard Arnault (à la tête du groupe LVMH, propriétaire du Parisien-Aujourd’hui en France), Altice, Total Énergies, Crédit mutuel… « Et c’est normal, ajoute Amélie Lebreton. En près de quarante ans, Les Restos du cœur sont devenus l’association préférée des Français. »
Ainsi, selon une enquête Toluna-Harris Interactive pour le secrétariat d’État chargé de la Vie associative publiée fin 2022, 56 % des sondés déclaraient que les Restos du cœur étaient l’association au sein de laquelle ils se verraient le mieux s’engager, à égalité avec la SPA et devant la Croix-Rouge (52 %). « Les gens savent qu’elle joue un rôle essentiel », insiste Amélie Lebreton.
L’association créée par Coluche assure, en effet, plus d’un tiers de l’aide alimentaire en France, soit 142 millions de repas offerts en 2022, et plus de 170 millions cette année. « La fermer, ce serait précipiter plus de 1,3 million de personnes, dont 110 000 bébés de moins de 3 ans, dans une brutale et soudaine incapacité de se nourrir », explique Guillaume Plaisance, maître de conférences spécialiste de la gestion des organisations à but non lucratif à l’Université de Bordeaux. Malgré les dons reçus, les Restos ne sont pas sauvés. Pour cela, ils doivent trouver des solutions à long terme et éviter un nouveau déficit.
« Cet hiver, il faudra refuser certains demandeurs »
Dans le local d’Orvault, deux bénévoles siégeant au conseil d’administration départemental égrènent, résignées, les mesures d’économies drastiques décidées par le siège parisien afin d’assurer l’avenir. « Le barème des ressources nécessaires pour bénéficier de l’aide a été durci, et les quantités de denrées distribuées revues à la baisse », annoncent-elles au groupe qui les entoure. L’assemblée désapprouve. « Nous devons rationner et mettre fin aux souplesses accordées jusqu’ici, expliquent, dépitées, les deux administratrices. Cet hiver, il faudra refuser notre aide à certains demandeurs. »
L’association estime que, au niveau national, environ 150 000 personnes seront ainsi potentiellement écartées des dons. « Ça fait mal au cœur car, depuis l’origine, les Restos promettent à tous un accueil inconditionnel », clame un bénévole.
Certains se souviennent de l’appel à l’aide lancé en 2011, lors de la crise économique dite des subprimes. L’association, faisant face à une hausse de 25 % des demandeurs, avait réussi à lever des millions d’euros pour passer le cap. Cette fois, les mesures visent à réduire les dépenses sur le long terme. Geler les gros investissements comme les achats d’entrepôts ou de nouveaux centres, et même, ici, près de Nantes, annuler l’ouverture d’un jardin d’insertion.
« Coluche avait réussi à lancer des initiatives majeures »
« Nous devons reprendre d’urgence les prospections pour trouver plus de nourriture et de dons auprès des communes, des particuliers ou des entreprises des alentours », lancent les administratrices aux bénévoles, tous déjà mobilisés au moins deux jours par semaine pour les distributions de repas. Sans compter les heures passées aux inscriptions, aux collectes et aux « ramasses » en camion, aux tâches administratives, à la gestion des stocks et de la trésorerie… Mais aussi à écouter, sans jugement aucun, les bénéficiaires.
Depuis le siège des Restos, rue de Clichy, en plein cœur du Paris joyeux et populaire, entre hôtels chics et bars branchés, Louis Cantuel, responsable du pôle institutionnel et stratégique de l’association, rappelle que « Coluche est mort en 1986 mais, en seulement quelques mois, il avait réussi à lancer des initiatives majeures, devenues indispensables pour la société française, et même pour les Européens ».
La France lui doit d’abord la loi Coluche, votée en 1988, permettant aux donateurs de bénéficier d’une réduction d’impôt très incitative (pour les dons de moins de 1 000 euros, elle est actuellement de 75 %). L’humoriste s’est aussi battu pour que soit créé le Programme européen d’aide aux plus démunis (PEAD), qui sera lancé en 1987.
« Il a « ouvert les frigos de l’Europe » afin de redistribuer les excédents de production de beurre et de lait issus de la politique agricole commune à ceux qui avaient faim, plutôt que de les détruire pour maintenir leur prix sur les marchés, raconte Louis Cantuel. Ce fut la première mesure européenne de lutte contre la précarité, et plus de 18 millions de personnes en bénéficient encore aujourd’hui. »
En mars 1986, l’humoriste se rend chez l’abbé Pierre pour offrir à Emmaüs les bénéfices générés par la première collecte de dons, soit 1,5 million de francs (environ 400 000 euros). Il veut mettre un terme à l’activité de son association, mais l’homme d’Église le convainc de continuer le combat. Une rencontre décisive dans le destin des Restos, comme le rappelle le livre « Rien, sauf l’essentiel. Coluche et l’abbé Pierre, la rencontre qui décida du destin des Restos du cœur », de Marc Juliel (L’Harmattan, 2020).
Coluche meurt quelques semaines plus tard, le 19 juin, dans un accident de moto. Mais son œuvre ne disparaît pas avec lui. Dès 1989 sont créés Les Camions du cœur, pour nourrir les SDF, Les Toits du cœur, pour loger les plus démunis, ou Les Ateliers du Cœur, voués à la réinsertion.
« L’État doit lutter contre la pauvreté à sa racine »
En 2005, l’association se bat aux côtés d’Emmaüs pour sauver la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU), qui impose aux municipalités de construire au moins 20 % de logements sociaux. Cinq ans plus tard, elle demande la sanctuarisation des lieux d’aide humanitaire et le respect de l’accueil inconditionnel : plus aucun bénévole ne peut désormais être inquiété d’avoir aidé de manière désintéressée une personne en difficulté. En 2016, la loi « anti-gaspi » est promulguée : les magasins de plus de 400 m2 ont interdiction de détruire leurs invendus, qu’ils doivent donner aux associations.
En 2016 également, Jean-Jacques Goldman quitte Les Enfoirés. À 65 ans, il déclare ne plus avoir la créativité ni l’énergie nécessaires pour s’occuper d’un show d’une telle envergure. Patrick Bruel ou Pascal Obispo tentent bien de reprendre le flambeau, mais la troupe comme le public réclament quasiment chaque année le retour du chanteur préféré des Français.
Et, en 2018, Véronique Colucci, l’épouse de Coluche, disparaît. « Depuis plus de trente ans, elle faisait vivre l’âme des Restos, rappelle la communicante Amélie Lebreton. C’est un problème car, depuis ces deux départs, il n’y a plus véritablement de grand personnage emblématique pour porter les valeurs de l’association. » Or ces figures de proue permettent de sensibiliser l’opinion et de lever toujours plus de dons. « Heureusement, les gens aiment aussi Les Restos du cœur pour l’engagement de leurs 70 000 bénévoles, et pour l’excellente gestion de leurs comptes », tempère Guillaume Plaisance, de l’Université de Bordeaux.
70 % du budget est issu de dons privés
Chaque année, l’association publie un rapport qui atteste que plus de 90 % de ses ressources sont allouées à ses différentes missions. « Elle a une gestion financière remarquable. Ses difficultés actuelles ne sont absolument pas liées à une mauvaise intendance », souligne l’universitaire. Deux rapports de la Cour des comptes – l’un de 2003, l’autre de 2009 – ont même reconnu l’exemplarité de cette gestion.
Dans le détail, plus de 70 % du budget est issu de dons privés, et environ 20 % émane des subventions locales, nationales et européennes, soit un montant total de 192 millions d’euros pour l’exercice 2021-2022. Par ailleurs, 10 % des ressources proviennent des concerts et ventes de CD et DVD des Enfoirés – tombées à 1,5 % les années de confinement. Les dons alimentaires en « nature » représentent environ 198 millions d’euros chaque année. L’association emploie quelque 550 salariés, et ses frais généraux sont très faibles – autour de 5,5 %.
« Le vrai problème, c’est que l’État a confié, depuis près de quarante ans, des missions relevant du service public aux Restos du cœur, et à d’autres associations comme la Croix-Rouge, le Secours populaire ou Emmaüs, et qu’il doit aujourd’hui organiser leur financement de manière pérenne et efficace, poursuit Guillaume Plaisance. C’est le rôle des acteurs publics et privés de soutenir dans la durée le modèle associatif français. »
Entreprises et gouvernement ne peuvent se contenter d’applaudir ces actions, ni de répondre aux appels d’urgence lancés au coup par coup. « L’État doit lutter contre la pauvreté à sa racine, et faire baisser la précarité afin que de moins en moins de gens aient besoin de notre aide », estime Louis Cantuel, du pôle institutionnel et stratégique de l’association. Impossible de ne compter que sur les donateurs particuliers, dont la situation est tendue : ils subissent de plein fouet l’inflation, tandis que les salaires n’augmentent guère.
Dans la file, on trouve surtout des femmes
« Enfin, la concurrence entre associations est de plus en plus rude, ajoute Amélie Lebreton. Les plus jeunes préférant désormais donner aux associations à vocation environnementale ou militant pour la cause animale. »
Il est déjà 13h30 et, à Orvault, une quarantaine de personnes se pressent devant le local, carte de bénéficiaire à la main. « Je viens depuis trois ans et, sans Les Restos, je ne pourrais pas manger, ni même vivre tout court », explique Yves (le prénom a été changé), salarié à temps – très – partiel dans une entreprise locale. Comme environ 70 % des bénéficiaires, son niveau de vie est inférieur à la moitié du seuil de pauvreté, soit moins de 551 euros par mois.
Derrière lui suivent surtout des femmes : mères isolées, retraitées, étudiantes… « Ici, il faut savoir tout faire : parler anglais, maîtriser le jargon administratif pour remplir des formulaires d’aides au logement ou des demandes de nationalité, donner des conseils en hygiène infantile ou des idées de recettes pour cuisiner les brocolis ! » énumèrent Jacqueline, Éric, Gilles ou Marie-Odile, bénévoles de longue date.
« C’est un engagement qui demande beaucoup de temps, et c’est parfois difficile à endurer psychologiquement, mais on a aussi de belles victoires », reconnaissent-ils en chœur. Comme la réinsertion d’une jeune femme de 25 ans, auparavant en situation d’isolement total : après quelques mois d’accompagnement, elle a trouvé un emploi de cadre dans une grande entreprise du coin. « Alors, comme disait Coluche, cette année plus que les autres, on compte sur vous », clament les bénévoles, qui s’attendent à affronter une campagne hivernale particulièrement difficile.
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