comment les grandes enseignes de la Tech ont cr une nouvelle re conomique, Yanis Varoufakis tente de rvler le visage sombre de la technologie
Le capitalisme est-il mort ? Cest la thse provocatrice du clbre conomiste grec Yanis Varoufakis, qui vient de publier un nouveau livre intitul Technofeudalism: What Killed Capitalism. Selon lui, nous sommes entrs dans une nouvelle re conomique, domine par les grandes enseignes de la technologie qui ont remplac les marchs par des rseaux de machines. Nous sommes devenus des serfs du cloud, qui fournissent gratuitement nos donnes et nos prfrences des seigneurs comme Zuckerberg, Musk ou Bezos, qui en tirent dnormes profits.
Varoufakis, qui fut ministre des Finances de la Grce en 2015, au plus fort de la crise de la dette, nest pas un adepte du statu quo. Il a toujours critiqu le systme capitaliste, quil juge injuste, ingalitaire et inefficace. Mais il reconnat que le capitalisme avait au moins le mrite de stimuler limagination et la crativit des individus, en leur offrant un choix vari de biens et de services sur le march. Il cite lexemple de Friedrich von Hayek, un conomiste libral qui dfendait le march comme un crateur bienveillant, qui nous faisait dcouvrir des choses que nous ignorions vouloir
Mais ce march nexiste plus, affirme Varoufakis. Il a t supplant par des systmes centraliss de cration et de satisfaction des prfrences, qui nous conditionnent vouloir ce quils nous vendent. Il prend lexemple dAlexa, lassistant vocal dAmazon, qui nous apprend lui apprendre nous dicter ce que nous voulons. Ensuite, il nous vend directement ce que nous voulons, en contournant tout march. Enfin, il nous fait travailler gratuitement pour lui, en nous faisant poster des avis, noter des produits, etc. Et il prlve une norme rente sur les capitalistes qui dpendent de ce rseau de cloud capital, gnralement 40% du prix de vente.
Ce nest pas du capitalisme, cest du technofodalisme, selon Varoufakis. Nous sommes revenus une forme de servage, o nous navons plus de contrle sur nos vies, nos donnes, nos choix. Nous sommes soumis la tyrannie des grandes entreprises technologiques, qui ont acquis un pouvoir politique, conomique et social sans prcdent. Elles sont capables de manipuler lopinion publique, dchapper la rgulation et limpt, de dtruire lenvironnement et les droits humains.
Les mots de Yanis Varoufakis
Dans Technofeudalism: What Killed Capitalism, je soutiens que nos prfrences sont dsormais faonnes non pas par les marchs mais par les rseaux de machines ce que jappelle le capital cloud . Alexa dAmazon, par exemple, est le portail vers un systme totalitaire et entirement centralis de cration et de satisfaction des prfrences. Premirement, cela nous entrane lentraner dicter ce que nous voulons. Deuximement, il nous vend directement ce que nous voulons dsormais, en contournant tout march rel. Troisimement, il russit nous faire entretenir cette norme machine de modification comportementale avec notre travail gratuit : nous publions des avis, valuons les produits. Enfin, il rcolte dnormes rentes auprs des capitalistes qui sappuient sur ce rseau de capitaux cloud, gnralement 40 % du prix de vente. Ce nest pas le capitalisme. Bienvenue dans le technofodalisme.
La peur de lhumanit face ses crations technologiques est ancienne : des films comme Terminator et Matrix sont anims par la mme anxit qui a anim Frankenstein de Mary Shelley et le conte de Pandore dHsiode, dans lequel elle est un robot cr par Hphastos pour nous punir du crime de Promthe. Toutes ces histoires ont un point de singularit : le moment o une machine, ou un rseau de machines, atteint la conscience. Gnralement, la machine jette ensuite un regard sur nous, ses crateurs, et dcide que nous ne sommes pas aptes atteindre cet objectif, avant de procder notre radication ou notre asservissement ou simplement nous rendre malheureux.
Mais pendant que nous coutons de telles histoires, nous ignorons un danger bien rel. Les machines telles quAlexa et les chatbots IA tels que ChatGPT sont loin du point de singularit redout. Ils peuvent prtendre tre sensibles, mais ne le sont pas. Nanmoins, peu importe quils soient des appendices stupides dun rseau de traitement de donnes qui ne fait que simuler lintelligence. Il importe encore moins que leurs crateurs aient pu tre motivs par la curiosit et la recherche de rentes, plutt que par un plan diabolique visant subjuguer lhumanit. Ce qui compte, cest quils exercent un pouvoir inimaginable sur ce que nous faisons au nom dun petit groupe dhumains en chair et en os.
Il sagit dune version de la singularit, quoique sous une forme plus simple, dans la mesure o cest le moment o quelque chose invent par nous devient indpendant et plus puissant que nous, nous soumettant son contrle. En effet, depuis la rvolution industrielle originelle jusqu nos jours, nous avons dot les machines dune vie qui leur est propre ; Des machines vapeur aux moteurs de recherche, nos glorieux artefacts nous font nous sentir, selon les mots de Marx, comme le sorcier, qui nest plus capable de contrler les puissances du monde infrieur quil a invoques par ses sortilges .
Au cur de ma thse se trouve une ironie : ce qui a tu le capitalisme, cest le capital lui-mme. Non pas le capitalisme tel que nous le connaissons depuis l’aube de l’re industrielle, mais une nouvelle forme de capitalisme, une mutation de celui-ci apparue au cours des deux dernires dcennies, tellement plus puissante que son prdcesseur que, tel un virus trop zl, il a tu son hte. Cette mutation le capital cloud a dmoli les deux piliers du capitalisme : les marchs et les profits.
Bien sr, ces deux choses restent omniprsentes elles ltaient galement sous la fodalit mais elles ont t vinces du centre de notre systme conomique et social, repousses ses marges et remplaces. Les marchs, vecteur du capitalisme, ont t supplants par des plateformes de trading numriques qui ressemblent des marchs, mais nen sont pas, et sont mieux comprises comme des fiefs. Et le profit, moteur du capitalisme, a t remplac par son prdcesseur fodal : la rente. Concrtement, il sagit dune forme de loyer quil faut payer pour accder ces plateformes et au cloud plus largement : le loyer du cloud.
En consquence, le vritable pouvoir nappartient pas aujourdhui aux propritaires du capital traditionnel machines, btiments, rseaux ferroviaires et tlphoniques, robots industriels. Ils continuent de tirer des profits des travailleurs, du travail salari, mais ils ne sont plus aux commandes, comme ils ltaient autrefois. En effet, ils sont devenus vassaux par rapport une nouvelle classe de seigneurs fodaux, les propritaires du capital cloud. Quant nous autres, nous sommes revenus notre ancien statut de serfs, contribuant la richesse et au pouvoir de la nouvelle classe dirigeante par notre travail non rmunr en plus du travail salari que nous effectuons lorsque nous en avons loccasion.
Loin d’tre le seul
Varoufakis nest pas le seul salarmer de limpact des technologies sur la socit. Dautres auteurs, comme Shoshana Zuboff, ont dnonc lge du capitalisme de surveillance, o nos donnes sont exploites pour nous influencer et nous contrler. Mais Varoufakis va plus loin, en affirmant que le capitalisme lui-mme est mort, et quil faut inventer un nouveau systme conomique, plus dmocratique, plus cologique, plus humain. Il propose de crer un cloud public, qui serait gr par les citoyens, et qui garantirait la souverainet numrique, la transparence et la participation. Il appelle une rvolution technologique, qui mettrait la technologie au service du bien commun, et non des intrts privs.
Varoufakis est-il un visionnaire ou un utopiste? Son livre est en tout cas un essai stimulant, qui nous invite rflchir sur le monde dans lequel nous vivons, et sur celui que nous voulons construire. Il nous rappelle que la technologie nest pas une fatalit, mais un choix politique, qui dpend de nous.
La raction des internautes
Certains estiment qu’il brasse du vent pour susciter de l’attention :
Varufakis ne dit pas des choses bases sur une grande rflexion. Son objectif est de provoquer et d’attirer l’attention. Lors des ngociations sur la dette grecque, il sest vant dun flou cratif , ce qui signifie quil parlait dlibrment de manire vague dans lintention de semer la confusion chez les partenaires de lUE (qui seraient ceux qui paieraient la dette) et de lancer des menaces implicites. Son mandat de ministre des Finances a t un dsastre et il a finalement t expuls. Son parti a rcemment t exclu du parlement grec, donc personne ne le prend au srieux dans son pays d’origine. Ses propositions (dans n’importe quelle langue) sont gnralement de vagues conneries gnrales que personne ne peut argumenter pour ou contre.
Vous me rejetterez probablement pour ad hominem et pour ne pas avoir rpondu ses arguments , mais de mon point de vue, je ne pense pas qu’il y ait une signification plus profonde dans ses crits que ce que ChatGPT produirait et il ne mrite mme pas la modeste popularit qu’il semble avoir.
D’autres le prennent au srieux et estiment que des solutions se mettent progressivement en place :
Nous avons dj des solutions prouves pour ces acteurs dominants du march : on ne nationalise pas, on rglemente pour maintenir la concurrence. Les chemins de fer, les compagnies de tlphone, l’lectricit et l’eau, il existe de nombreux exemples de services nationaux qui ont commenc comme privs, ont conduit des dfaillances du march, puis ont t nationaliss et n’ont pas russi fournir un service adquat, puis ont t reprivatiss dans les annes 80 et 90 galement comme des monopoles rglements.
Il n’y a aucune raison fondamentale pour laquelle nous ne devrions pas faire de mme pour des choses comme l’App Store, Amazon, Starlink, etc. Ce sont tous des services avec une exclusivit technique, un fort avantage de croissance ou de trs grandes barrires l’entre qui sont propices aux abus de monopole. Les rglementer signifierait fixer des tarifs maximaux des valeurs raisonnables bases sur les cots, garantir un accs ouvert et comptitif et empcher la plate-forme de devancer ses clients, etc. Par exemple, les chemins de fer monolithiques ont t diviss en Europe en infrastructures distinctes et en branches passagers/fret, avec une infrastructure ouverte toutes les entreprises ferroviaires comptitives. Dans le mme ordre dides, Amazon ne devrait pas tre autoris la fois vendeur, disposer de la plate-forme et aussi des centres de distribution. Tout cela devrait tre spar de tout ce que fait Amazon comme commerce lui-mme.
Le fait que ces acteurs du numrique soient rests non rglements pendant si longtemps est davantage le rsultat de l’inertie du gouvernement ainsi que des intrts nationaux : pour la premire fois, nous disposons de vritables monopoles mondiaux, et le bnfice que les tats-Unis, par exemple, retirent de la prsence de tels champions dominants dpasse les dommages fait ses propres consommateurs. Ils les laissent donc innover , d’autant plus que les rguler reviendrait ouvrir ces plateformes une concurrence trangre qui n’est pas galement rglemente.
Il nest donc pas surprenant que lUE soit la plus agressive dans ce domaine, car elle manque largement de plateformes similaires. Mais pour rglementer efficacement les services mondiaux, nous aurions besoin de rgulateurs vritablement mondiaux, ou au moins de rgulateurs nationaux des pays de lOCDE agissant de concert.
Source : Yanis Varoufakis
Et vous ?
tes-vous daccord avec lide que le capitalisme est mort et que nous sommes entrs dans une re de technofodalisme?
Quels sont les avantages et les inconvnients des technologies numriques sur notre vie quotidienne, notre travail, notre culture, notre dmocratie?
Est-il possible de rsister la domination des grandes enseignes de la technologie et reprendre le contrle de nos donnes, de nos choix ? Si oui, comment ? Si non, pourquoi ?
Quelles sont les alternatives possibles au technofodalisme tel que dcrit par Varoufakis ? Quel rle peut jouer le cloud public, propos par Varoufakis, dans la cration dun systme conomique plus juste et plus durable?
Quelles sont les sources dinspiration, les exemples, les expriences, les initiatives, qui vous semblent intressantes ou prometteuses pour inventer un nouveau modle de socit?
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