Publié le 9 oct. 2023 à 18:26
Le pays le plus chaotique du monde va se doter d’un improbable shérif. Le Conseil de sécurité de l’ONU a donné son feu vert, par 13 voix pour et 2 abstentions (Chine et Russie) la semaine dernière à l’envoi en Haïti d’une mission chargée de ramener un semblant d’ordre dans ce pays qui ne compte plus une seule institution vraiment fonctionnelle.
Cette mission sera menée par… le Kenya. Un pays pourtant novice en matière d’interposition en terrain dangereux et sans aucun lien historique, ou culturel avec l’île des Caraïbes.
Mission à haut risque pour le Kenya
Un handicap dont le Kenya pourra faire paradoxalement un atout, puisqu’il ne sera pas accusé de néocolonialisme, à l’inverse des Etats-Unis et de la France, sollicités mais qui avaient refusé de mettre un pied dans ce bourbier. La mission sera très difficile, ce qui inquiète d’ailleurs à Nairobi où certains juristes estiment même qu’elle serait anticonstitutionnelle. L’exécutif kenyan affirme remplir son devoir en venant en aide à un pays « ravagé par le colonialisme et peuplé de descendants d’esclaves ». Le Kenya a aussi vu l’opportunité d’améliorer sa stature internationale.
Le Premier ministre haïtien, Ariel Henry, et le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, réclamaient depuis un an l’envoi d’une mission internationale. Les quelques milliers de policiers haïtiens sont impuissants face aux près de 200 gangs qui pillent, violent, rançonnent et kidnappent partout dans l’île caraïbe. Le gouvernement par intérim ne contrôle qu’un tiers du pays, dont même pas la moitié de la capitale, Port-au-Prince.
L’ONU marche sur des oeufs
Nairobi avait proposé fin juillet de déployer 1.000 soldats dans le pays le plus pauvre des Amérique. Un contingent qui semble insuffisant pour une île de 11 millions d’habitants où on a dénombré pas moins de 2.800 meurtres entre octobre et juin dernier. D’autant plus que seuls la Jamaïque et les Bahamas ont accepté de fournir un petit contingent complémentaire.
Une précédente force d’interposition, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), avait quitté le pays en 2017 après avoir commis des exactions et apporté le choléra, une épidémie qui avait fait 10.000 morts. Ce qui explique que la future force n’opère pas sous drapeau de l’ONU.
Un vide institutionnel et sécuritaire
Haïti n’a plus aucune institution, ni élu légitime depuis janvier dernier, quand les dix derniers sénateurs en poste ont vu leur mandat expirer. Ils ne seront pas remplacés puisqu ‘aucune élection n’a pu être organisée correctement au niveau national depuis sept ans et au niveau local depuis 2020. Seulement cinq des douze juges à la cour suprême siègent encore. Et l’ensemble des 120 députés et deux tiers des sénateurs ont quitté leur poste il y a exactement trois ans. Le Premier ministre, Ariel Henry, à la légitimité contestée du fait qu’il a été nommé à peine deux jours avant le meurtre mystérieux du chef de l’Etat, Jovenel Moïse, en juillet 2021, expédie les affaires courantes.
Les gangs rackettent et kidnappent
Une situation unique au monde illustrant la descente inexorable de ce pays dans le chaos social et sécuritaire, sur fond d’indices de développement humain épouvantables . La moitié de la population souffre de malnutrition, l’analphabétisme sévit à grande échelle, la mortalité infantile est l’une des plus élevées de la planète et la plupart des hôpitaux sont fermés faute de financement.
Les gangs instaurent des droits de péage sur les routes, rackettent et kidnappent à loisir. Ils ont bloqué deux mois durant, en début d’année, les dépôts de carburant, provoquant des pénuries, au point que le litre d’essence s’est négocié au marché noir à 4 dollars, record du monde.
La corruption sévit à tous les niveaux de l’administration et de la politique et nombre de dirigeants sont sous sanction de Washington et Ottawa pour leur implication dans le trafic de drogue. Bref, l’Etat de Haïti semble avoir pratiquement cessé d’exister.
Evidemment, ce vide institutionnel et sécuritaire, la faiblesse du système d’enseignement et une forte exposition aux désastres naturels, cyclones et séisme (le dernier d’importance a fait 300.000 morts il y a treize ans) dissuadent les investissements étrangers, ou nationaux, et même nombre d’ONG. Aucun des touristes qui affluent dans la République dominicaine voisine n’ose prendre ici le risque d’être kidnapp é. L’économie locale se concentre sur la petite agriculture vivrière et les exportations de fruits tropicaux, fournissant un revenu moyen mensuel de 120 dollars par habitant.
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