Il avait dit: « Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer notre image. » Le poète, écrivain, peintre et cinéaste Jean Cocteau, qui souffrait de se voir vieillir, est mort le 11 octobre 1963. Il y a soixante ans. Il a beaucoup compté pour Monaco.
Son premier contact avec la Principauté eut lieu à l’âge de 22 ans, en 1911, lorsque Diaghilev lui commanda une affiche pour le spectacle du « Spectre de la Rose » des Ballets Russes de Monte-Carlo. Cocteau avait 22 ans. Belle silhouette de Nijinsky peinte sur un fond vert-bouteille.
Le « Train Bleu »
« J’avoue que Monte-Carlo me plaît, écrit-il. Les chaises bleu ciel sont exquises, les pâtisseries blanches des façades excitent votre appétit de vivre. Les oiseaux manqués par les tireurs cruels du Tir aux pigeons viennent se poser sur la tête de la statue de Massenet, dans le jardin du Casino. »
En 1924, Diaghilev lui confie cette fois la rédaction du livret du ballet « Le Train bleu », musique de Reynaldo Hahn, costumes de Coco Chanel, musique de Darius Milhaud. C’est l’histoire de sportifs mondains venus se distraire en Principauté. Le ballet est créé le 18 janvier 1925 en la Salle Garnier.
L’affiche dessinée par Cocteau pour les Ballets Russes de Monte-Carlo en 1911.Photo DR.
Avec Colette à l’Hôtel de Paris
Cocteau ne sera jamais loin de la Principauté. À partir de 1950, il passe plusieurs mois de l’année à Saint-Jean-Cap-Ferrat, dans la villa Santo Sospir de son amie Francine Weisweiller, cousine des Rothschild. Une actuelle exposition au Nouveau Musée National de Monaco en rappelle le souvenir*. Depuis le Cap-Ferrat, Cocteau longe la côte ensoleillée pour venir jusqu’à Monaco sur le yacht de Francine Weisweiller, l’Orphée II.
Début 1952, le voici à l’Hôtel de Paris. Sous les lambris dorés, Colette et son mari, Maurice Goudeket, dînent avec lui. Il commente: « L’écrivaine a 79 ans et plus que deux ans à vivre. Sur ce rocher de Monaco où viennent mourir les vieilles reines de la mode, en face du temple du Hasard, un prétendu hasard qui se déguise en prince Rainier ou en Pierre de Polignac l’installe dans ce fauteuil roulant de reine mère. Elle me raconte des histoires de ses « vieilles camarades », le temps où elle était mime en tournée à Monaco… Elle n’est plus présente que dans le passé. »
En cette même année 1952, les Éditions du Rocher (dont nous célébrerons début novembre les quatre-vingts ans de la création à Monaco) s’assurent la collaboration de Cocteau, l’illustrateur et l’écrivain. Elles publient son « Clair-obscur », qui chante la désillusion du poète devant la modernité du monde.**
Mais Cocteau est aussi homme de théâtre. C’est Jean Marais qui, le 24 mars 1954, interprète à l’Opéra de Monte-Carlo le rôle principal de sa « Machine infernale ».
L’artiste a eu droit à un timbre à son effigie.Photo DR.
Au mariage de Rainier III
Et nous voici en 1956. L’événement de l’année est, bien sûr, le mariage du prince Rainier et de la princesse Grace, le 19 avril. Quatre jours plus tôt a lieu une réception au Sporting au cours de laquelle la comédienne Jacqueline Chambord lit le texte de Cocteau qui commence ainsi, et dans lequel la comédienne est censée représenter la Méditerranée: « Si je m’inclinais devant Votre Altesse avec mon panache d’écume et de mouettes, ma traîne de saphirs et d’émeraudes, Votre Altesse aurait vite fait de me reconnaître… Mais si j’adopte une forme humaine, si je renonce à mes caprices de fauve, à mes marsouins qui sont un signe de ma joie, à mon Mistral qui est une expression de ma colère, c’est en souvenir de ma fille Aphrodite à qui singulièrement ressemble une jeune personne que l’Atlantique me confia pour que je la transporte en triomphe sur mes épaules jusqu’au port de Monte-Carlo… »
Le texte se terminait ainsi: « Que de leurs terrasses Vos Altesses Sérénissimes ne m’écoutent plus battre la falaise sans savoir que je figure les murailles, les remparts, les gardes, les sentinelles qui protègent leur règne contre les menaces d’un monde au milieu duquel Monaco dresse la dernière oasis de paix et de rêve. »
Un étrange incident
Le lendemain se produisit un étrange incident qui est relaté dans l’édition de Nice-Matin du 17 avril 1956: « Jean Cocteau a mis dans la corbeille de mariage de Grace Kelly et du prince Rainier deux compliments qu’il avait spécialement composés à leur intention: un compliment qui a été lu, dimanche soir, à la soirée du Sporting, et une ode à deux voix en alexandrins, que Lise Delamare et Jean Meyer, de la Comédie Française, devaient dire au gala qui sera donné à l’Opéra demain. On apprenait hier que l’ode ne figurait plus au programme. »
Jean Cocteau a appris la chose en riant: « C’est la première fois qu’on me refuse un cadeau », a-t-il dit! Que s’était-il passé? On ne l’a jamais su.
Cocteau ne fut pas rancunier, à en juger par cet écrit: « Je me repose l’œil sur ce rocher, sur cette petite ville stendhalienne, sur cette esplanade gardée par de très vieux canons, sur cette armée de boîtes à soldats de plomb qui exécute ses exercices devant un palais où un jeune prince va vivre avec une princesse de légende… Certes, je n’ignore pas que dans ces noces princières il entre quelque théâtre et que les couvertures des magazines privent les protagonistes d’une ombre indispensable au bonheur, mais dans mon esprit mal fait les bonnes choses l’emportent sur les mauvaises, le sublime sur le médiocre et j’aime que sur nos rives une pompe nuptiale réponde à l’attente des foules éternellement amoureuses de l’amour… »
Et c’est ainsi que Cocteau continua à aimer Monaco.
**Les Editions du Rocher viennent de publier un « Coffret Cocteau » comportant des poèmes, la « Belle et la bête », et le « Foyer des artistes ».
Jean Cocteau Photo DR.
La « Dame de Monte-Carlo »
En 1961, Cocteau écrivit pour le compositeur Francis Poulenc le texte d’une œuvre pour soprano et orchestre, la « Dame de Monte Carlo ». Il y évoque le suicide d’une joueuse du Casino qui décide de se noyer: « Quand on est morte entre les mortes, qu’on se traîne chez les vivants lorsque tout vous flanque à la porte et la ferme d’un coup de vent… il reste de se fiche à l’eau ou d’acheter un rigolo… Mais si la frousse de ce geste s’attache à vous comme un grelot, si l’on craint de s’ouvrir les veines, on peut toujours risquer la veine d’un voyage à Monte-Carlo … La chance est femme. .. Dès que la chance vous déteste, dès que votre cœur est nerveux, vous ne pouvez plus faire un geste, pousser un sou sur le tableau sans que la chance qui s’écarte change les chiffres et les cartes des tables de Monte-Carlo… Cette nuit je pique une tête dans la mer de Monte-Carlo. »
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