Après avoir lancé une assurance santé « rouge et noir », ouvert son restaurant Le Muguet à Toulon, le RCT annonçait il y a un mois son entrée dans le métavers, depuis son club house flambant neuf, avec vue sur le terrain où les joueurs sud-africains avaient établi leur base dans le cadre de la Coupe du monde de rugby. Derrière cette métamorphose du mythique club toulonnais, le « mental d’entrepreneur » de Bernard Lemaître, est à l’œuvre. « Le RCT entend jouer un rôle important dans le monde économique et de l’innovation », expliquait le président, le 12 septembre, lors du lancement de la plateforme immersive virtuelle Hous3. Trois ans après être entré au capital, l’homme d’affaires marseillais a déjà injecté plus de 90M€ dans la Société anonyme sportive professionnelle, dont 32M€ pour lui permettre de se doter d’infrastructures dignes de ce nom.
Et ce n’est pas fini. « Ici nous bénéficions d’une AOT (Autorisation d’occupation temporaire, Ndlr) de 40 ans mais nous avons acheté 5.500m² juste à côté, et j’aimerais que l’on acquière encore 3.000m² dans la continuité », annonce sans sourciller le dirigeant.
L’innovation au cœur de sa carrière
Qui voit déjà encore plus loin. Un peu comme ses ancêtres, colons en Afrique du Nord. « Je crois que j’ai hérité ce mental de mon père. Nous étions la 6génération, notre famille était arrivée dans les bagages du maréchal Bugeaud, comme d’autres paysans très pauvres d’Ardèche. »
Défricher, bâtir, construire, c’est un peu la définition du métier d’entrepreneur que donnerait Bernard Lemaître, pionnier des biotechs dès la fin des années 70. Rapatrié avec sa famille en 1962 à Bordeaux, c’est là qu’il a découvert le rugby. « J’ai fait mes deux derniers mois de service militaire là-bas, et un jour on m’a demandé de faire le 15e sur le terrain. » Alors que son père, « un géant », peine à reconstruire une exploitation agricole dans le Sud-Ouest, le jeune ingénieur agronome, passionné par le monde des végétaux, attrape le virus de l’ovalie. Au point de devenir joueur puis président du club de Mérignac.
C’est pourtant une tout autre porte qui le conduira, un jour, dans le bureau qu’il occupe aujourd’hui, sur le campus aux lignes ultramodernes du RCT. Déçu par son premier poste de commercial dans une entreprise de confiserie, il devient dans les années 70, délégué médical pour un laboratoire spécialisé dans l’anesthésie et la réanimation. Et se rend vite compte, grâce à ses relations dans l’industrie pharmaceutique, qu’il existe un besoin auquel personne n’a encore vraiment répondu: la nutrition artificielle, par voie d’injection, pour les personnes qui ne peuvent plus s’alimenter normalement, suite à une maladie. L’idée des poches stériles, qui fera sa fortune, est née. « Il fallait les inventer, en trouvant des matériaux innovants. Toute ma carrière d’entrepreneur a été marquée par le mot innovation ».
La pépite Stedim
Elle commence en 1978 à Marseille, lorsqu’il rachète une petite entreprise de soudure sur tissu par haute fréquence. Le procédé, associé à la découverte du bon copolymère, grâce à un ingénieur d’une entreprise de pétrochimie du bassin de Fos-sur-Mer, et à un process d’extrusion fine, permet de mettre au point un film capable d’assurer une bonne compatibilité entre le contenant et le contenu. Stedim était née. Avec, devant elle, presque un demi-siècle d’applications à de multiples usages médicaux, dont la fabrication des vaccins contre la Covid, en pleine pandémie.
Au départ, dans des locaux de fortune, à Marseille – qu’il rechigne à faire visiter à ses premiers clients, des firmes internationales –, et avec pour seul capital le fruit de la vente de son appartement et de sa voiture – 100.000 francs –, puis avec son associé et seul coactionnaire jusqu’en 2007, 350.000 francs, « nous avions besoin de fonds de roulement, donc de vendre de bons produits pour dégager des bénéfices et les réinjecter entièrement dans l’entreprise. Le mot dividende n’existait pas! », se souvient l’entrepreneur, qui applique aujourd’hui la même recette au RCT. Augmenter les ventes, pour rééquilibrer les comptes d’un club dont les charges atteignent 40M€ face à 28M€ de recettes.
Le RCT, un nouveau défi
À la naissance de Stedim, Bernard Lemaître passait ses journées sur la route, pour vendre son process, et ses nuits à produire. Aujourd’hui il demande à ses équipes, dont l’organigramme a été revu, de construire de nouveaux partenariats, et de faire croître ceux qui existent. « Mais pour ça, il faut que le club ait de bons résultats. Nous faisons tout pour que les joueurs aient le meilleur suivi possible, en recherchant les bonnes personnes, cela représente 70% des charges ».
Sorti de Stedim en 2007, pour la vendre à l’allemand Sartorius dans le cadre d’une acquisition fusion, Bernard Lemaître avait sans doute besoin d’un nouveau défi. « Un jour j’ai lu que le RCT avait besoin d’infrastructures ». Et la société financière, créée avec son banquier, conseil et homme de confiance, Frédéric Bir, grâce aux fonds issus de la cession de Stedim, avait de quoi investir. « En 15 ans nous avions triplé nos actifs. »
Il s’était peut-être aussi forgé un mental de dirigeant sportif, au fil de sa success story. « J’ai beaucoup aimé la vie à la Bourse. Stedim était cotée depuis 1994. Cela signifie 120 à 130 “one to one » par investisseurs, dix communications publiques… Quand vous présentez l’entreprise il faut que les gens y croient, et ensuite il faut tenir ses promesses de résultat. »
Un peu comme au rugby. Mais toujours en respectant une éthique, à la loyale. « Il ne faut pas tomber dans le fait que les patrons de clubs riches déséquilibrent le championnat parce qu’ils sont riches ». Même s’il a été capable « de mettre 2M€ sur la table pour recruter Cheslin Kolbe », Bernard Lemaître, qui siège à la Ligue nationale de rugby, tient à l’esprit de l’ovalie, où « personne ne gagne d’argent et rares sont ceux à l’équilibre ». C’est cependant son objectif, à moins de 5 ans. « Je demande à mes équipes de réduire le déficit de 2,5M€ par an, en augmentant les recettes. » Quant aux dépenses, il est visiblement toujours prêt à mettre le prix, pour que le RCT, « son bébé », grandisse encore.
Photo PQR / Camille Dodet / Nice Matin Le 12/10/2023 Portrait de Bernard Lemaitre chef d entreprise et president du Rugby Club Toulonnais dans son bureau du campus RCTCamille Dodet / Nice Matin.
Repères
Bernard Lemaître est âgé de 84 ans et a fondé l’entreprise Stedim, aujourd’hui devenu Sartorius Stedim, dont le siège est à Aubagne, à l’âge de 40 ans. Il est actionnaire du RCT depuis 2020. Marié et père de trois enfants, il a aussi créé une fondation, Alma, qui possède la moitié des actions de sa société financière et soutient onze associations caritatives en France et à l’étranger. « Quand on est entrepreneur, il faut contribuer. L’une des associations que nous soutenons distribue des centaines de milliers de repas par an à Paris. ».
28 M€
C’est le montant des recettes du RCT, dont 5 M€ provenant des versements de la Ligue, le reste étant issu du sponsoring, de la billetterie, du merchandising….
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