« Il n’y a aucun sujet tabou »: ce mercredi, les Rencontres philosophiques de Monaco s’invitent au CHPG pour débattre autour de la maternité

Le rendez-vous est fixé le 18 octobre à partir de 17h30 dans l’amphithéâtre du Centre hospitalier Princesse Grace pour un échange avec la philosophe Isabelle Alfandary autour de la question du désir d’enfant. Une thématique qui impulsera une série d’ateliers ouverts au grand public sur des questions autour de la maternité et portée par les Rencontres philosophiques de Monaco.

C’est une volonté de la présidente, Charlotte Casiraghi, qui depuis 2015 a fait de cette entité un lieu de débat en Principauté, où la parole s’ouvre sur des thèmes variés et des questions de société. Interview.


C’est une marque de fabrique des Rencontres Philosophiques que de sortir du cadre traditionnel. Le lieu influe-t-il sur la teneur d’un échange selon vous?

Oui, le lieu imprègne la discussion et en l’occurrence, cela s’imposait sur ce thème de la maternité que de le faire au CHPG pour toucher davantage le personnel soignant, l’intégrer à la discussion. Les horaires de l’hôpital font que ce n’est pas évident de se déplacer, c’était à nous de venir. Le but est aussi d’humaniser l’hôpital, de montrer que ce n’est pas seulement un lieu où l’on vient parce qu’on est malade et où l’on doit passer un examen. C’est un lieu où se joue notre humanité. Quand on fait l’expérience de passer par l’hôpital, nous sommes confrontés à la condition humaine, à des enjeux éthiques importants. Avec ces ateliers, nous amenons les sciences humaines au sein de l’hôpital pour montrer qu’elles ont leur place aux côtés des sciences dures, médicales.

Ce cycle s’est construit avec le service maternité du CHPG autour de ses thématiques. Pourquoi cette volonté?

Autour de la maternité existent des enjeux importants, féministes. La question du corps des femmes et de sa représentation est essentielle aujourd’hui. On peut voir que beaucoup de maladies qui touchent les femmes sont invisibilisées, que nombre de questions qui concernent le corps des femmes ne sont pas assez débattues et pensées. Ayant étudié la philosophie, j’ai toujours été stupéfaite de voir à quel point le corps des femmes n’était absolument pas traité philosophiquement. Et que cette expérience de la grossesse, de l’accouchement, de la naissance, tellement cruciale, n’était pas pensée philosophiquement. C’est très important aujourd’hui d’avoir cet espace de réflexion. Souvent, beaucoup de femmes disent s’être senties comme perdant leur subjectivité dans cette expérience de maternité où on a l’impression d’être traversées par des choses qui nous dépassent.

C’est un sujet politique aussi…

En effet, des enjeux beaucoup plus politiques, des diktats, peuvent intervenir. Cette idéalisation et cette mystification du corps maternel pèsent pour les femmes. Nombre d’entre elles disent qu’elles ont détesté être enceintes, que ce n’était pas un moment agréable, même si ce n’est pas le cas de toutes. Aujourd’hui une femme est confrontée à tout un tas d’injonctions dans la société, difficiles à affronter. Nombre de femmes se rendent compte du poids d’avoir un corps féminin au moment où elles sont enceintes ou bien sont confrontées à un questionnement autour de leur fertilité.

Il n’y a aucun sujet tabou pour la philosophie, il faut affronter les questions, même si elles sont douloureuses. L’idée n’est pas d’entrer dans les confessions intimes. La philosophie donne un cadre rassurant, c’est un questionnement qui dépasse sa propre situation.

Le rendez-vous du 18 octobre évoquera le désir d’enfant. Une question aussi intime qu’universelle…

Ce thème ne s’adresse d’ailleurs pas uniquement aux femmes qui souhaitent avoir un enfant. C’est un questionnement fondamental, qu’on ait des enfants ou pas, qui traverse toutes les femmes. Et toutes ces questions concernent les hommes. Nous proposerons aussi d’ailleurs une session sur le regard du père.

« Il faut que les choses bougent, que certains sujets soient davantage débattus »

Les Rencontres ont cette faculté de proposer des échanges sur tous les sujets, même les plus tabous. Pensez-vous que ces échanges puissent infuser au sein d’une société monégasque, jugée plutôt conservatrice?

J’ai l’impression que nous avons pu ouvrir des espaces de discussion, de confrontation. Je sens depuis quelques années que quelque chose bouge. L’idée est d’ouvrir le débat sans une grille de lecture qui serait trop rigide sur un sujet. Je pense qu’il faut cette flexibilité de la pensée. Concernant le côté conservateur de la société monégasque, elle ne l’est pas sur tous les thèmes. Mais sur les enjeux en rapport avec la condition féminine, il y a encore énormément de travail à faire. J’assume mon point de vue, il faut que les choses bougent, que certains sujets soient davantage débattus. La maternité du CHPG est un endroit où se jouent des enjeux féministes importants. Pour moi, c’est un engagement de venir réfléchir dans un lieu où il y a à peu près tous les stéréotypes patriarcaux sur la manière dont on pense le corps des femmes. C’est une façon de prendre les choses à bras-le-corps. On peut se dire que les hommes et les femmes sont égaux en droit, mais cette expérience du corps, en lien avec la possibilité ou non de porter un enfant, détermine beaucoup de choses et soulève un tas de questions auxquelles on ne peut pas échapper. Et il reste encore beaucoup de travail à faire pour les aborder.

Envisagez-vous d’autres lieux en Principauté, pour proposer des échanges?

Beaucoup (sourire) mais l’engagement que je souhaite donner aux Rencontres est d’être dans les lieux d’éducation et de soin en priorité. Intervenir dans les écoles, dans les hôpitaux, me semble important et nous espérons donner l’image d’une philosophie incarnée. La philosophie ce n’est pas de l’abstraction, elle parle de la vie et de nos vies et pas uniquement de concepts. Si elle sert à quelque chose, ce n’est pas pour donner des réponses mais donner du sens à nos actions, à nos pratiques, à chercher ensemble le sens puisque nous ne sommes pas tous seuls. On pense avec les philosophes qui nous ont précédés mais on pense aussi à plusieurs, c’est important.

Dédramatiser la venue à l’hôpital pour l’ouvrir sur la ville

Au cœur de la conception du futur hôpital, la directrice générale du CHPG, Benoîte Rousseau-de Sevelinges accueille avec enthousiasme l’équipe des Rencontres Philosophiques qui investiront cinq fois l’amphithéâtre cette saison. Un lieu peu coutumier d’accueillir le grand public pour des conférences.

Un appui pour les soignants

« Justement, nous essayons de dédramatiser la venue à l’hôpital. D’une part, car l’anxiété et le stress sont un frein à l’accès au soin. D’autre part, car ouvrir l’hôpital sur la ville, c’est une thématique importante dans la perspective du nouveau bâtiment », confirme Benoîte Rousseau-de Sevelinges. Qui ambitionne le futur CHPG traversé par « une avenue complètement ouverte avec un jardin d’enfants, un vrai commerce de restauration, des expositions. L’objet étant d’amener la vie civile dans l’hôpital pour enrichir la vie des malades ».

Lors du confinement, la direction du CHPG avait proposé au personnel soignant des ateliers philosophiques et un accès aux ressources vidéo et podcast des Rencontres Philosophiques. « Cela a beaucoup aidé les équipes, notamment des gens qui, à la base, ne seraient jamais allés vers cette discipline ».

La formule des ateliers imaginés au CHPG cette saison mêlera ainsi grand public et personnel soignant.

« L’hôpital est un lieu naturel de rencontres entre les patients et les soignants, d’habitude dans le cadre du soin mais là, justement, l’intérêt est de se rencontrer pour discuter d’autre chose, dans un contexte différent », appuie le professeur Bruno Carbonne, chef du service de gynécologie-obstétrique du CHPG, qui a choisi de s’associer aux Rencontres.

« Cette ouverture à des sujets de philosophie est salvatrice et utile pour les soignants. La médecine peut paraître technique. Et ces ateliers s’annoncent comme un projet pratique très concret, pas intellectualiste ».

Le 18 octobre, l’échange sera consacré au désir d’enfant. Suivront : expériences vécues du corps enceint (15 novembre), le regard du père (13 décembre), la grossesse et l’accouchement à l’ère des biotechnologies (10 janvier), la charge mentale fardeau invisible des mères (13 mars) et qu’est ce que l’amour maternel (3 avril).

Des thèmes ignorés par les études médicales

« Toutes ces thématiques de la maternité sont assez largement ignorées des études médicales. Ce n’est pas forcément des sujets sur lesquels les patientes vont percevoir en nous des interlocuteurs valables », continue le professeur Carbonne, qui confirme avoir souvent face à lui des patientes venant de donner naissance à un enfant et « soumises à cette injonction sociétale » d’être heureuses.

« Le temps de la consultation ne permettant pas d’aborder tous les sujets, c’est important d’ouvrir cette réflexion « .

Benoîte Rousseau-de Sevelinges, directrice générale du CHPG. DR.
Le professeur Bruno Carbonne, chef du service gynécologie-obstétrique au CHPG. DR.

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