grâce à la gratuité partielle des soins, les malades « osent se faire soigner »

Dans une salle climatisée de l’hôpital Dalal Jam en banlieue de Dakar, la capitale sénégalaise, dix malades sont installés dans leur fauteuil, tous branchés à une perfusion. Fatou B., femme de 42 ans atteinte d’un cancer du sein, a terminé sa première séance de chimiothérapie. « Je suis stressée car la maladie fait peur », témoigne l’enseignante qui n’a pas pu reprendre son activité depuis la rentrée. « Je travaille à Kaolack, au centre du pays, j’ai mis des mois à être diagnostiquée car ils n’avaient pas le matériel nécessaire pour faire la biopsie, à part dans les cliniques privées où c’était beaucoup trop cher », relate-t-elle. A l’hôpital Dalal Jam, elle ne paie pas les injections de chimiothérapie, entièrement prises en charge par l’Etat.

Car, depuis 2019 au Sénégal, la chimiothérapie est entièrement gratuite pour les cancers du sein et de l’utérus, les deux cancers les plus fréquents dans le pays avec plus de 3 700 nouveaux cas sur les 11 317 estimés chaque année selon le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). La subvention est à hauteur de 40 % à 60 % pour les autres types de cancer. Le budget d’un milliard de francs CFA (environ 1,5 million d’euros) en 2019, consacré à ces prises en charge, a été augmenté de 500 millions de francs CFA en 2023. Si la gratuité annoncée en 2022 par le président Macky Sall pour le traitement de tous les cancers n’est pas encore effective, l’Etat subventionne désormais la radiothérapie à hauteur de 75 %, permettant de maintenir un forfait à 150 000 francs CFA (230 euros).

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« Le cancer fait partie des maladies appauvrissantes, car les traitements très coûteux ne sont pas accessibles à tous les patients », explique le docteur Malick Anne, chef de la division de lutte contre les maladies non transmissibles, alors que les impacts de la gratuité commencent à se faire ressentir. En 2020, 6 680 patients dont 79 % de femmes ont bénéficié d’une chimiothérapie gratuite. Trois ans plus tard, ils étaient 15 000 patients. « Puisqu’ils ne paient pas, ils osent se faire soigner. Et la chimiothérapie est davantage accessible depuis que nous avons ouvert des sites de prise en charge à Fatick et à Saint-Louis », explique le docteur Anne, qui salue l’implication de la Ligue sénégalaise contre le cancer (LISCA) pour accompagner les malades.

Morphine gratuite

Dans les locaux de l’association à Dakar, le personnel et les bénévoles s’agitent, habillés en rose ou arborant un pin’s de la même couleur en cette première quinzaine d’octobre, décrété depuis 1985 mois international du dépistage du cancer du sein. « Nous avions porté le plaidoyer auprès du président Macky Sall sur la gratuité de la chimiothérapie qui est la partie la plus onéreuse dans la prise en charge, avec un coût entre 2 et 6 millions de francs CFA (entre 3 000 euros et 9 000 euros) », explique Fatma Guenoun, présidente de la LISCA, qui salue le fait que la morphine et les traitements contre la douleur sont eux aussi gratuits. « Mais cela reste insuffisant, car le perfuseur et les intrants sont encore payants, ainsi que l’exploration et le diagnostic qui peut coûter entre 300 000 et 500 000 francs CFA (entre 457 et 762 euros) ainsi que l’opération chirurgicale, dont les prix ne sont pas homologués », poursuit la médecin et militante.

Malade depuis deux mois d’un cancer du sein, Fatou Kiné Mbow a dépensé 50 000 francs CFA pour une mammographie. Quand elle a appris sa maladie, cette jeune femme sans emploi qui habite encore chez ses parents n’avait plus les moyens pour faire les examens complémentaires permettant d’analyser l’extension de la maladie. « Sans aide, je n’aurais pas pu payer le scanner », explique Fatou Kiné Mbow, qui s’est tournée vers l’Association des guéris et malades du cancer, présidée par Fatou Khoulé. Cette dernière, en rémission depuis cinq ans, a vécu les difficultés économiques générées par la maladie, obligée de vendre un terrain pour pouvoir payer sa prise en charge. « C’est l’opération de l’ablation du sein qui a coûté le plus cher, 400 000 francs CFA en clinique privée, car il y avait trop d’attente à l’hôpital public », raconte-t-elle.

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Au sous-sol de l’hôpital Dalal Jam se trouvent les deux appareils de radiothérapie sur les quatre qui existent dans le pays – dont un qui n’est pas opérationnel. Chaque jour, environ 90 patients y sont traités, dont 60 % à 70 % pour des cancers du col de l’utérus et du sein. « Le forfait de 150 000 CFA comprend le scanner de simulation, la dosimétrie et le traitement, quelle que soit sa durée », dit le docteur Jean-Clément Ndiaye, radiothérapeute en cours de spécialisation. Mais des frais peuvent être ajoutés, comme les masques thermoformés, nécessaires pour traiter les cancers otorhinolaryngologiques (ORL), qui coûtent 80 000 francs CFA.

« Nous avions des patients qui abandonnaient le parcours de soins à cause des frais. Mais depuis la gratuité de la chimiothérapie, nous avons moins de “perdus de vue” . C’est un impact non négligeable », remarque le professeur Macoumba Gueye, chef du service de radiothérapie de Dalal Jam qui se réjouit du développement de l’offre en radiothérapie ces dernières années. Celui-ci a permis de passer de 350 à 1 500 patients traités entre 2016 et 2022. « Et pour les malades qui n’ont pas de moyens, nous les dirigeons vers la LISCA pour adresser une demande de prise en charge financière », relate le professeur.

« Dormir dans les couloirs de l’hôpital »

« Nous payons les intrants, les opérations ou les radiothérapies, et en parallèle nous organisons des groupes de parole », explique la présidente Fatma Guenoun. Entre 2015 et 2021, la LISCA a suivi en moyenne 444 personnes par an atteintes d’un cancer, contre 603 en 2022. La gratuité de certains traitements a donc été un soulagement pour l’association qui a pu prendre plus de malades en charge et développer d’autres activités.

Mais Mme Guenoun insiste sur l’importance de créer des « maisons de vie » pour accueillir les patients qui voyagent pour être soignés, alors que la radiothérapie n’est disponible qu’à Dakar et depuis peu à Touba. « Les malades qui habitent à l’intérieur du pays n’ont pas les moyens de payer le transport et un logement. Ceux qui font de la radiothérapie tous les jours pendant six à huit semaines dorment parfois dans les couloirs de l’hôpital », témoigne la médecin.

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Pour améliorer la prise en charge des patients, Malick Anne espère une « augmentation de l’enveloppe de la subvention pour une gratuité totale de l’ensemble des cancers », ainsi qu’une poursuite de « la décentralisation de la chimiothérapie » et du développement « de pôles régionaux de radiothérapie ».

Pour réduire les coûts de la prise en charge, il insiste aussi sur l’importance de la prévention comme la vaccination contre le papillomavirus responsable d’une grande partie des cancers du col de l’utérus, mais également sur le dépistage et la détection précoce. « Il est peu onéreux et facile de dépister tôt un cancer du col de l’utérus avec un simple frottis. Et les lésions infectieuses prises à temps peuvent être traitées et guéries à moindre coût », rappelle le professeur Gueye. Tous les professionnels de santé fondent désormais de grands espoirs dans le centre national d’oncologie de Diamniadio, actuellement en construction. Macky Sall en avait posé la première en 2021.

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