En pleine crise humanitaire, «Haïti a besoin de tous ses amis»

D’autres conflits ayant ravi l’attention du monde, Haïti, qui vit la plus grande crise humanitaire de son histoire récente, peine à attirer les regards. La perle des Antilles a pourtant besoin d’aide plus que jamais, puisque son plan de réponse humanitaire est financé à moins de 30 %, soutient Jean-Martin Bauer, directeur du Programme alimentaire mondial (PAM) pour Haïti.

« En termes humanitaires, la situation est, actuellement en 2023, la pire que le pays ait connue depuis le tremblement de terre en 2010 », a souligné M. Bauer, en entrevue au Devoir dans le cadre d’une tournée québécoise. Certes, Haïti couve souvent des crises, reconnaît-il. « Mais, cette année, ce n’est pas la crise habituelle, c’est pire. Quelque chose s’est cassé dans le pays ces derniers temps. »

Après le séisme, l’optimisme qui a existé devant la possibilité de rebâtir le pays s’est complètement évaporé, ajoute le chef pour Haïti de cette importante agence onusienne. « On est dans une situation de désespoir. »

M. Bauer rappelle que l’appel humanitaire des Nations unies pour Haïti cette année est de 719 millions de dollars, pour venir en aide à 5,2 millions de personnes dans le besoin, des chiffres sans précédent depuis les dix dernières années. Mais devant les conflits en Ukraine, au Soudan et à Gaza, les bâilleurs de fonds semblent avoir détourné le regard. « Les besoins en Haïti sont parfois perdus dans le brouhaha », a-t-il constaté.

« On a frôlé la famine »

Selon lui, la situation est pourtant « critique » en Haïti, pays qui est classé parmi les dix crises alimentaires les plus graves du monde. Près de 4,5 millions d’Haïtiens — soit 45 % de la population — sont dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont un million s’est ajouté depuis l’ouragan Matthew, fin 2016. « Et la situation se dégrade encore », a fait valoir le directeur du PAM-Haïti.

Il y a un an, à Cité Soleil, dans Port-au-Prince, la difficulté de s’alimenter était telle que le pays a failli basculer en situation de famine, soit le 5e et dernier niveau de l’échelle de l’insécurité alimentaire. « Des familles pouvaient passer des journées entières sans manger », a expliqué M. Bauer, qui s’était rendu sur place à l’époque. « Au lieu du repas, on faisait bouillir de l’eau chaude avec du sel. »

Il cite la dernière enquête du ministère de la Santé et de l’UNICEF montrant que le taux de malnutrition aurait dépassé les 10 %, et même 15 %, notamment dans certaines zones de Port-au-Prince contrôlées par des groupes armés. « J’ai travaillé longtemps au Sahel, et ces chiffres sont l’équivalent de ce qu’on trouvait au Mali, au Niger ou au Burkina Faso, mais c’est ici, dans les Amériques, à 90 minutes de vol de Miami. Alors posons-nous la question. »

M. Bauer ne veut pas envoyer un message entièrement pessimiste. Il affirme que son organisation de 300 personnes, dont 80 % sont des Haïtiens, fait bouger les choses sur le terrain grâce à une approche visant à stimuler l’économie en faisant affaire avec les entreprises locales et les coopératives agricoles, dont plusieurs sont menées par des femmes, précise-t-il. Un million de dollars américains ont été consacrés à l’achat de produits alimentaires de quelque 4000 producteurs haïtiens. « On n’a plus [autant] besoin de s’approvisionner ailleurs. »

Une violence bien réelle

 

Reste que la crise alimentaire est elle-même nourrie par un niveau de violence inouïe, reconnaît Jean-Martin Bauer, une partie du territoire de Haïti étant contrôlée par des groupes armés. « C’est un risque permanent », dit-il. L’an dernier, des bureaux du PAM ont été vandalisés, pillés et brûlés. « Heureusement, personne n’a été blessé, mais l’impact psychologique a été majeur », a-t-il poursuivi.

Les camions qui approvisionnent les diverses régions du pays en denrées doivent parfois contourner des barrages sur les routes terrestres en passant par la mer, grâce à des traversiers. Dans certaines régions, l’aide n’est plus acheminée du tout, en raison des attaques et des enlèvements qui surviennent sur le chemin. « C’était surtout des femmes, ce sont elles qui animent le commerce alimentaire. L’une d’elles a été violée », rapporte M. Bauer, dont l’organisation gère le transport humanitaire par hélicoptère aux quatre coins du pays.

Et la violence est telle que son organisation doit souvent rivaliser d’imagination. À Cité Soleil, où stocker de la nourriture est impossible en raison de la possibilité de pillage, une cuisine de jour, où des milliers de repas chauds sont préparés, est installée à l’extérieur de la communauté. « On charge des fourgonnettes et on livre les repas dans les écoles à chacun des enfants, parfois même en brouettes », explique M. Bauer.

Haïti a besoin de ses amis

 

Le Conseil de sécurité de l’ONU a récemment adopté des résolutions autorisant le déploiement d’une mission multinationale d’appui à la sécurité en vue d’élections démocratiques et pour reconduire les sanctions à l’égard de tous ceux qui soutiennent la violence en Haïti. « La faim est le terreau de la violence. On s’en va dans d’énormes problèmes si on ne s’attelle pas au fait que des gens ont du mal à s’alimenter », prévient M. Bauer, en évoquant les conséquences de cette instabilité sur toute la zone géographique.

Au Québec toute la semaine, le directeur du PAM-Haïti rencontre les médias, mais aussi la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Martine Biron, pour favoriser une prise de conscience et pour qu’« Haïti ne soit pas oublié ». « Le Québec a réuni des ressources importantes au niveau politique, économique, et vos universités, vos idées ici peuvent aider Haïti à faire un pas dans la bonne direction », a-t-il déclaré. « Haïti est dans une situation où il a besoin de tous ses amis. »

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