Publié le 27 oct. 2023 à 8:00Mis à jour le 27 oct. 2023 à 8:01
Vous êtes un géant des renouvelables. Pensez-vous qu’un jour il n’y aura que des énergies vertes ?
Quand je suis arrivé à la tête de cette entreprise au début des années 2000, Iberdrola était en quelque sorte un énergéticien comme les autres avec des centrales à gaz, à charbon, du nucléaire et de l’hydroélectricité. Quand j’ai commencé à dire que nous devions prendre massivement le virage vers les énergies renouvelables, en interne comme en externe, nombreux sont ceux qui me disaient que ce serait trop cher et jamais compétitif, que les renouvelables ne pouvaient être qu’une énergie d’appoint et que je n’étais qu’un gars venu des télécoms qui n’y connaissait rien…
La vérité est que le monde était en train de changer. Les technologies étaient là, et l’opinion publique comme les politiques avaient pris conscience, dans le sillage du protocole de Kyoto, qu’il fallait évoluer. Personne ne pensait que cela serait facile, mais on ne pouvait plus penser que le virage vers les énergies vertes était impossible.
Mais un monde entièrement « renouvelable », est-ce possible ?
Je crois que c’est impératif si on veut respecter l’ambition mondiale d’être neutre en CO2 émis en 2050. Pour y arriver, la marche à franchir est gigantesque. Aujourd’hui, 80 % de la production d’énergie dans le monde est encore fossile. L’électricité ne représente que les 20 % restants, et la moitié seulement de cette électricité est produite avec des énergies renouvelables. Il nous faut donc décarboner la production d’électricité mais aussi diminuer l’usage des énergies fossiles en électrifiant un maximum des activités humaines.
Pour cela, il faut accroître massivement nos capacités de productions d’électricité renouvelable et développer nos réseaux électriques. Cela nécessite beaucoup d’investissement : pour un euro investit dans les énergies renouvelables, il faut un euro pour les réseaux, sinon la transition énergétique ne fonctionnera pas. Personne ne parlait de cela jusqu’à il y a peu. Il y a quelques années on pensait même que cette énergie renouvelable distribuée allait pouvoir être consommée seulement là où elle est produite. On voit bien que c’est évidemment le contraire, sans réseaux il n’y aura pas transition énergétique !
Comment imaginer compter exclusivement sur ces énergies qui ne produisent que de façon intermittente, quand le soleil brille ou quand le vent souffle ?
Là encore, la densification des réseaux électriques est nécessaire. Le développement des interconnexions est essentiel pour accroître les imports et les exports d’énergie quand cela est nécessaire. Il y a encore beaucoup à faire en la matière.
L’année dernière, en France, vous avez eu un problème avec le nucléaire, si les interconnexions avaient été plus nombreuses, nous aurions pu exporter depuis l’Espagne toute l’énergie dont vous aviez besoin.
L’autre levier, c’est le stockage. Aujourd’hui, les batteries au lithium nous permettent de stocker trois heures de production. Ce n’est pas assez, il faudrait aller jusqu’à sept à neuf heures pour pouvoir optimiser la distribution de l’énergie produite par un parc solaire.
Pour cela, la France, la Suisse et l’Espagne ont un atout indéniable : nous sommes les trois plus grands pays en matière de stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), qui fonctionnent grâce à des réserves hydrauliques. Il faut encore renforcer ces capacités pour s’assurer que l’électricité dont on a besoin soit toujours disponible.
Est-ce que tout cela peut être compétitif ?
Aujourd’hui les énergies renouvelables sont déjà plus compétitives que les énergies traditionnelles. Ceux qui le contestent comparent des centrales au charbon ou au gaz amorties depuis 30 ou 40 ans avec de nouvelles installations renouvelables. Ce n’est pas sérieux.
Il faut comparer ce qui est comparable, les investissements actuels avec les investissements actuels. Et là, le calcul est simple : les coûts de construction d’une centrale au charbon sont d’un montant similaire à ceux nécessaires pour construire un parc éolien en mer, qui est la technologie renouvelable la plus chère actuellement sur le marché. On a la même mise au départ mais pour ce qui est des frais de fonctionnement, des coûts de manutention et d’opération, ils sont bien plus élevés pour une centrale au charbon que pour une ferme éolienne.
Reste enfin le combustible, plus coûteux là encore pour une centrale au charbon. Le vent et le soleil ne coûtent rien. Le charbon, le gaz ou le fioul qui font tourner les centrales brûlant des hydrocarbures coûtent et leurs prix peuvent être extrêmement volatils et il faut leur ajouter le prix du CO2 qu’elles émettent.
Alors pourquoi tous les pays ne basculent pas plus massivement vers les renouvelables ?
En la matière, le cas de l’Australie est très éclairant. 80 % de leur production d’électricité est d’origine fossile mais leurs centrales sont en fin de vie et ces dernières années, ils ont fait face à des choix importants. Ils auraient pu décider de réinvestir dans des centrales fossiles pour utiliser leurs propres ressources en charbon ou en gaz, car ils comptent parmi les premiers producteurs mondiaux. Et bien ils ont fait celui d’investir dans des énergies renouvelables. Ils sont à l’image d’un monde en train de basculer.
Mais la transition vers les énergies vertes implique un surcoût global pour le système énergétique, compte tenu des investissements massifs à déployer dans les réseaux et dans les systèmes de stockage…
Dans un monde carboné comme dans un monde décarboné, il faut investir dans la production d’énergie comme dans les réseaux. Par ailleurs, pour utiliser du gaz et du charbon, il faut également stocker ces énergies, et cela à un coût. Les immenses tankers qui amènent du gaz en Europe, les usines de liquéfaction de ce gaz, les terminaux de regazéification, toute cette infrastructure coûte globalement beaucoup plus cher que celle nécessaire aux énergies renouvelables.
Il n’y a aucune raison de dire qu’un monde décarboné serait moins compétitif qu’un monde carboné, sans parler des risques géopolitiques que cette dépendance entraîne pour l’Europe. On a eu un problème avec les Russes, demain on peut avoir un problème avec d’autres pays. Enfin, tout ceci grève notre balance des paiements puisque ces énergies sont toutes produites ailleurs : en Espagne, les montants alloués aux importations d’énergie fossile sont similaires à l’ensemble des recettes du tourisme.
La crise de l’énergie qui a frappé l’Europe laisse entrevoir un monde où l’énergie sera plus chère. Est-ce ce qui se profile ?
Les prix de l’énergie dépendent de trois choses : les coûts d’investissement dans les centrales, les taux d’intérêt et l’inflation. Les coûts d’investissement dépendent beaucoup des prix de matières premières qui ont nettement augmenté. L’inflation et les taux d’intérêt sont aussi orientés à la hausse. Mais cela est valable pour les énergies fossiles comme pour les renouvelables.
Qui des consommateurs ou des contribuables doit payer ces surcoûts ?
C’est très simple. Si vous voulez une voiture ou une maison, vous devez la payer. C’est exactement la même chose pour l’électricité. Celui qui l’utilise doit la payer. Si les technologies sont compétitives, le consommateur paiera un meilleur prix pour ce qu’il consomme.
Pour atteindre le « net zéro » aura-t-on besoin de l’énergie nucléaire ?
La France possède un parc nucléaire important. Iberdrola est le plus grand producteur d’électricité nucléaire en Espagne. Il faut regarder la réalité économique des choses. Si on s’en tient aux équations, prolonger la durée de vie des centrales existantes en Europe peut être une option tout à fait compétitive. Et si c’est le cas, il faut le faire. L’énergie, c’est de la technologie, pas de l’idéologie.
Pour ce qui est de construire des centrales nucléaires nouvelles, quand on regarde les investissements, les coûts de fonctionnement et de combustible, elles sont moins compétitives que les autres énergies décarbonées. Mais pour l’Europe, cette décision a surtout une dimension politique puisqu’il s’agit de renforcer notre indépendance énergétique. Pour produire de l’énergie en Europe, nous avons du vent, du soleil, des barrages et… du nucléaire. L’Europe a la maîtrise de la technologie nucléaire, c’est une chance. Il faut être réaliste et accepter qu’il puisse aussi y avoir des considérations politiques.
Quel est votre plus grand défi ?
Nous maîtrisons les technologies et nous avons la taille critique nous permettant d’investir 15 milliards par an, 47 milliards d’ici à 2025. Même dans un contexte de hausse des taux, on peut trouver du financement. Notre plus grand challenge reste l’évolution de l’environnement législatif et réglementaire. Nous investissons massivement en prenant des décisions qui nous engagent pour soixante ans. Nous avons besoin pour cela d’un cadre prévisible et stable.
Les règles du jeu ne peuvent pas changer sans arrêt, car cela impacte nos équations économiques. On ne peut pas, par exemple, quand le prix du gaz flambe pour des raisons géopolitiques, s’en prendre à nos marchés des énergies renouvelables.
Ce monde plus vert ne risque-t-il pas d’être réservé aux pays les plus riches ?
La réalité économique est la même pour tous. Que l’on soit un pays très développé ou pas, quand il faut investir dans de nouvelles capacités de production, il faut calculer et l’investissement dans les renouvelables est le plus pertinent.
Dans les pays les plus pauvres et à l’infrastructure existante limitée, mieux vaut commencer par investir dans du solaire de façon décentralisée en produisant de l’énergie là où elle sera consommée. Le soleil ne coûte rien, et on peut limiter l’investissement dans les réseaux de distribution.
Faut-il protéger nos filières industrielles européennes dans les énergies renouvelables ?
Nous ne l’avons pas fait dans le solaire et nous pouvons le regretter car nous avions pourtant toutes les technologies et des acteurs industriels. Même si cela coûte un peu plus cher au départ, notre intérêt à tous est que l’Europe connaisse une forme de renaissance industrielle. Dans l’éolien comme dans les technologies liées à l’hydrogène vert, il n’est pas trop tard. Mais tout se joue au moment des appels d’offres.
Si on ne retient que le critère du coût de production, on ouvre la porte à l’importation de matériel produit en Chine, car ils ont un tel marché intérieur qu’ils auront forcément un coup d’avance en termes de taille critique. Mais rien n’empêche d’intégrer des critères de localisation industrielle.
La France l’a fait pour ses appels d’offres dans l’éolien en mer et a pu développer une filière de production. Nous avons remporté l’appel d’offres de Saint-Brieuc et nous avons commandé des éoliennes en France pour ce parc mais nous en avons aussi commandé pour certains de nos projets aux Etats-Unis.
Les énergies renouvelables suscitent parfois des oppositions des populations locales. Comment surmonter cette difficulté ?
Il faut partager les retombées économiques positives liées au développement des énergies renouvelables. Il ne faut pas, lorsque l’on s’implante quelque part, que cela ne profite qu’à une poignée de personnes qui vendent ou louent un terrain. Cela doit profiter aux communautés par le biais de reversements financiers ou de prix de l’énergie subventionnés.
Dans l’agriculture, il ne faut pas que des terres agricoles soient toutes transformées en champs d’éoliennes ou en fermes solaires. Il faut trouver des moyens de couvrir en panneaux solaires, tout en maintenant, en dessous, des cultures. C’est non seulement possible mais même potentiellement plus efficace.
Son actualité
Géant mondial de la production, distribution et commercialisation d’énergies renouvelables, l’espagnol Iberdrola construit l’un des premiers parcs éoliens en mer français. Remporté par sa filiale Ailes Marines dès 2012, ce projet situé au large de la baie de Saint-Brieuc a suscité une forte levée de boucliers, en particulier des pêcheurs de coquilles Saint-Jacques de la baie.
En construction depuis 2021, ce parc de 62 éoliennes et d’une puissance de 496 MW doit être mis en service au début de l’année 2024. Il sera le deuxième parc éolien en mer français à produire de l’électricité, après celui d’EDF, inauguré à Saint-Nazaire
Son parcours
Président du consortium Eurojet, chargé de la fabrication des moteurs installés dans l’Eurofighter, puis PDG de l’opérateur telecom espagnol Airtel Movil dans les années 1990, José Ignacio Sanchez Galan a pris la tête de l’énergéticien espagnol Iberdrola au début des années 2000.
Il y a impulsé une transformation radicale faisant des énergies vertes le pilier de croissance du groupe. Iberdrola est désormais l’un des géants mondiaux de l’énergie éolienne et solaire.
Il revendique 60 GW de capacités de production d’électricité installées, dont 40 GW renouvelables. En 2022, son chiffre d’affaires a atteint plus de 53 milliards d’euros, et sa capitalisation boursière, près de 67 milliards d’euros.
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