L’intention de Robin Renucci était louable : revenir à un vrai théâtre populaire, fédérer tous les publics autour d’une comédie questionnant les outils du vivre ensemble, l’effort collectif à fournir pour atteindre la paix. Mercredi 8 novembre au soir, à l’issue des deux heures déjantées et bruyantes de À la paix, réécriture très marseillaise de La paix d’Aristophane, certains spectateurs se pincent le nez. Comme si les vingt premières minutes très scatologiques de cette création, la première du comédien et metteur en scène depuis qu’il a pris les rênes de La Criée en juillet 2022, avaient laissé flotter dans le hall du théâtre leurs relents de « merde » – écrivons le mot, puisqu’il est assumé, et répété dans la pièce.
À quoi pensaient donc Robin Renucci et son co-auteur, le Marseillais Serge Valletti, avec cette entame inutilement longue toute centrée sur une machine à prouts et à caca ? Certes, Aristophane, poète comique grec du Ve siècle avant J.-C., usait de paillardise et de blagues de flatulences plus souvent qu’à son tour. Et dans La paix, comédie pacifiste écrite en pleine guerre du Péloponnèse, le paysan athénien qui part réclamer l’aide des dieux pour faire cesser les conflits, s’élève jusqu’aux cieux à l’aide d’un bousier. Mais l’on se serait volontiers passé de la métaphore lourdaude voire vulgaire, surlignée à la fin de la séquence par un comédien : « Fini le pétrole, fini le charbon, vive le méthane. Maintenant, c’est la merde qui fait tourner le monde !«
Du gros divertissement qui tache
Cette adaptation ancrée dans le Marseille d’aujourd’hui ne manque pourtant pas d’images fortes, d’énergie collective et de clins d’œil locaux. Chez le duo Renucci-Valletti c’est un vigneron provençal, Yves Rogne qui, las des guerres, part demander des comptes à Hermès après avoir bu un coup de trop. Il a trouvé son casque d’aviateur « au store américain du boulevard Rabatau », embrassé sa fille Joliette avant de partir en mission. Se déploient alors une série de tableaux à grands spectacles, où fumées et effets spéciaux (certains comédiens arrivent directement des airs) renvoient au divertissement dans sa forme la plus pure. Mais du gros divertissement qui tache, et ne s’embarrasse pas toujours de second degré. Le numéro guignolesque de la Guerre, furie d’allure SM postée sur son char façon Mad Max, fait partie des temps forts de la première partie. Dans son mortier, elle pilonne indistinctement les peuples, les Slaves comme les talibans, les réfugiés et même les Aixois. Osé, par les temps qui courent, mais pourquoi pas. On rit aussi franchement aux bons mots de Valletti, même si les références phocéennes, un peu poussives, finissent par lasser. Et quand des comédiens cachés dans l’assistance font lever le public pour « faire sortir la paix de son trou » en tirant à plusieurs sur une longue corde, on se prend à apprécier la portée simple du message.
Plus longue que les 1h30 annoncées dans le programme, avec une deuxième partie qui vire à un joyeux bordel bruyant sans apporter de vraie profondeur à l’ensemble – on célèbre les noces d’Yves Rogne avec la paix, matérialisée par une amphore – cette création a aussi pour elle une distribution touchante, à défaut d’être impeccable. A côté de l’irrésistible Anne Lévy, qui endosse avec fantaisie les habits de la Guerre ou singe nos politiques en devenant « la maire du Frioul », Guillaume Pottier campe un convaincant Yves Rogne, aussi idéaliste que porté sur la boisson. Renucci, dans une volonté d’ouverture et d’inclusivité à saluer, confie à une actrice trisomique le (petit) rôle de Joliette. Cinq élèves de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes et de Marseille, souvent trop enthousiastes, participent aussi à la fête. C’est d’ailleurs sur une scène de chant et de danse un poil artificielle que s’achève cette première création. Etonnamment, malgré les valeurs de partage et d’espoir prônées par le metteur en scène et son auteur, aucun des deux n’est venu saluer.
Jusqu’au 26 novembre (relâche le 11 novembre) au théâtre de La Criée, 30 quai de Rive-Neuve (7e) à Marseille. De 6 à 26 euros. 04 91 54 70 54, theatre-lacriee.com
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