comment nos distractions vampirisent notre temps libre ?

Le sujet de votre livre, la tyrannie du divertissement, est provocateur. Comment est née l’idée ?

Je dirais plutôt contre intuitif que provocateur. Ce livre est né du décès de mon père. Son départ m’a fait réfléchir au sens de ma vie et de ce que je fais de mon temps. Comme je ne crois pas à la vie après la mort, j’estime qu’il faut vivre l’instant, en profiter… ne pas le gaspiller vainement, se poser la question de la validité de ce que l’on fait. C’est tout le sujet de ce livre.

C’est quoi pour vous, gaspiller le temps ?

C’est déjà tenter de vivre l’instant sans jamais y parvenir, d’être toujours dans le coup d’après, toujours se dire que cela pourrait…

Le sujet de votre livre, la tyrannie du divertissement, est provocateur. Comment est née l’idée ?

Je dirais plutôt contre intuitif que provocateur. Ce livre est né du décès de mon père. Son départ m’a fait réfléchir au sens de ma vie et de ce que je fais de mon temps. Comme je ne crois pas à la vie après la mort, j’estime qu’il faut vivre l’instant, en profiter… ne pas le gaspiller vainement, se poser la question de la validité de ce que l’on fait. C’est tout le sujet de ce livre.

C’est quoi pour vous, gaspiller le temps ?

C’est déjà tenter de vivre l’instant sans jamais y parvenir, d’être toujours dans le coup d’après, toujours se dire que cela pourrait être mieux sans vraiment profiter. À croire que la nature humaine est conditionnée pour être en permanence insatisfaite. C’est aussi, alors que nous n’avons sans doute jamais eu autant de temps libre, avoir toujours l’impression d’en manquer pour faire des choses vraiment enrichissantes.


« La Tyrannie du divertissement » d’Olivier Babeau, éditions Buchet Chastel.

Buchet Chastel

La notion même de temps libre est récente historiquement ?

En effet, pendant longtemps, le temps libre était du temps social et était aspiré par la société. On était membre d’un groupe social qui exigeait de nous d’être aux ordres, d’être présents, de participer à des activités de groupe. On était jamais seul… Il n’y avait pas le loisir comme on l’entend aujourd’hui : le temps arbitrable, le temps pour soi et la capacité de faire ce que l’on veut. Un temps débarrassé du regard et du poids social. Il n’y a que depuis vingt ou trente ans seulement que le regard des autres à moins d’importance par rapport à l’utilisation de notre temps libre.

L’origine du mot divertissement renvoie à une notion plutôt péjorative ?

Tout à fait. Le divertissement c’est « dévier de la route », un terme employé de manière généralement péjorative car il signifie se détourner de l’essentiel. Je ne l’utilise pas au même sens que le philosophe et mathématicien Blaise Pascal pour qui, ce qui n’est pas essentiel, c’est tout ce qui écarte de dieu. Mais je pense en effet que se divertir c’est généralement se détourner de l’essentiel ou au moins d’une partie.

On n’avait pas calculé que le loisir aussi pouvait être avilissant

Vous montrez qu’à des degrés divers nous favorisons le divertissement à la skholè (loisir studieux, NDLR). Sommes-nous paresseux, inconséquents ?

Nous ne sommes pas victimes de la paresse mais de l’attraction très forte du principe du bonheur immédiat. Le petit morceau de sucre qui donne le plaisir instantané. C’est un mauvais deal car finalement c’est du plaisir de moins bonne qualité. L’heure que l’on pourrait passer à progresser dans la pratique d’un instrument, dans la découverte d’une œuvre littéraire, dans l’apprentissage d’une nouvelle langue… apporte de manière – certes plus différée – un bonheur bien supérieur. Le fait de faire défiler des kilomètres d’images ou de vidéos sur le téléphone peut faire rigoler sur l’instant, mais fondamentalement, il est évident que cela n’enrichit pas notre vie de la même façon.

Vous n’avez pas peur d’être taxé de réactionnaire ?

C’est un risque, même si je prends soin dans le livre de ne pas opposer les anciens et les modernes. Je ne dis pas : « On ne lit plus Sophocle mais Houellebecq, on écoutait de la musique classique et maintenant du rap. » Non, pas du tout. Mais je trouve intéressant d’opposer l’activité qui enrichit à celle qui aliène ou n’enrichit pas. Les soirées sur les réseaux sociaux, devant les plateformes de streaming – bien qu’on puisse y trouver des documentaires, films ou séries intelligents – phagocytent les autres types de soirées : les sorties, rencontres, échanges, apprentissages, qui sont autant d’occasions de se construire.

Estimez-vous que les technologies nous privent de temps libre ?

Elles sont un peu comme une malédiction. On a le sentiment qu’on dispose de tout le temps possible pour nous permettre d’être enfin nous-même et finalement on est happés par les technologies. On pensait que la seule chose qui était désirable dans l’existence c’était d’être libéré du travail amoindrissant et avilissant. On n’avait pas calculé que le loisir aussi pouvait être avilissant

L’absorption de notre temps par les divertissements nous fait perdre des génies

Vous écrivez que le divertissement nous prive de génies… Pouvez-vous expliquer ?

J’estime que l’absorption de notre temps par les divertissements nous fait perdre plein de génies potentiels des arts, de la musique, de la culture en général, qui dilapident leur temps libre dans… pas grand-chose, des heures de scrolling [NDLR : action qui consiste du bout du doigt à défiler les informations sur un écran de smartphone ou tablette]. Par rapport aux génies des arts qui ont émergé au fil des siècles au sein de populations limitées en nombre, il faut reconnaître que l’explosion démographique actuelle n’a pas fait exploser le nombre de génies des arts, des sciences…

Le sujet de réflexion que vous avez choisi a-t-il entraîné des changements de comportements chez vous vis-à-vis du temps libre, des loisirs, de la skholè ?

Oui, j’essaie d’être moins dépendant de mon smartphone, de perdre un peu moins de temps sur les réseaux sociaux. C’est très dur, je progresse un peu mais je ne suis pas exemplaire. Je ne me poserai jamais en donneur de leçon car je suis moi aussi ultra-perfectible. Je ne suis pas un père qui élève ses enfants pour en faire des surhommes, des virtuoses, des champions de l’éducation, du sport… Cette éducation me fascine autant qu’elle me terrifie. Elle donne des résultats mais elle annihile trop l’autonomie des individus. Être un bon parent à mon sens, c’est être capable de tout proposer, de montrer l’entièreté des occupations humaines à l’enfant, skholè comme divertissement. À lui de faire son choix. Il est important, pour bien les armer pour l’avenir, de leur apprendre à tirer le meilleur des deux mondes, loisir et divertissement, sans se perdre dans un seul d’entre eux.

« La Tyrannie du divertissement » d’Olivier Babeau, éditions Buchet Chastel, 20,50 euros, 240 pages.

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