A Conakry, grandeur et décadence du Bembeya Club

On a beau être un samedi, bien après minuit, la piste de danse tarde à s’enflammer. Elle ne le sera jamais vraiment ce soir-là. Oubliées, les heures de gloire de cette discothèque du centre de Conakry, la capitale guinéenne, liée à un groupe musical mythique, le Bembeya Jazz National. Quelques jeunes femmes fardées et haut perchées sur leurs talons déhanchent mécaniquement leur corps faiblement recouvert devant des miroirs.

Leurs regards cherchent à accrocher celui des quelques Européens égarés au son d’une mauvaise techno. Les couleurs criardes renvoyées par la boule à facettes sur les tentures murales boucanées par la fumée des cigarettes complètent l’ambiance. « Le club Bembeya n’est plus que l’ombre de lui-même », lâche Jean-Baptiste Williams, dit « Jeannot », ancien directeur national des arts et de la culture.

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Désœuvré derrière son bar, Amor Souissi se lamente. Ce Tunisien arrivé il y a vingt-cinq ans à Conakry gère les lieux depuis autant d’années. Inutile de dire qu’il a connu des jours meilleurs. Les ennuis ont commencé en 2014 avec Ebola, un virus hémorragique terriblement létal et contagieux. Au bout du compte, la capitale guinéenne a été relativement épargnée par cette épidémie déclenchée à 1 000 kilomètres de là, en Guinée forestière avant de déborder sur le Liberia et la Sierra Leone. Mais les liaisons aériennes ont été suspendues et le trafic maritime réduit à l’essentiel. « On n’avait pas trop de clients », se rappelle Amor Souissi.

Une fois la pandémie déclarée éteinte par l’OMS, en 2016, les affaires n’ont jamais repris comme avant. « Ce n’est pas seulement la faute aux Chinois », lâche-t-il elliptique avant de préciser sa pensée. Ceux-ci sont les principaux bénéficiaires du boom économique guinéen tiré depuis une poignée d’années par l’explosion de l’exploitation de la bauxite (matière première de l’aluminium).

« L’ambassade »

Ce sont eux qui construisent routes, ponts et ronds-points. Eux encore qui érigent des hôtels dans la capitale. Ce sont des milliers de travailleurs et d’ingénieurs. Autant de clients potentiels. « Sauf qu’on ne les voit pas en ville. Ils ne sortent pas. Ils restent entre eux », se lamente le patron de la discothèque, nostalgique de l’époque où les miniers canadiens, australiens ou russes venaient s’encanailler chez lui. Découragés par un climat d’affaires délétère durant la présidence d’Alpha Condé (2010-2021), la plupart ont plié bagage.

Une autre clientèle a quasiment disparu. Celle débarquée des bateaux en escale dans le port de Conakry. « La faute aux Turcs », cette fois-ci. Plus précisément à la société qui gère les installations portuaires et qui a décidé de soumettre les marins sortant de la zone à un péage prohibitif. « Les marins pêcheurs indiens ne sortent plus », regrette Mariam (son prénom a été changé).

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