Sur sa terrasse de Yeumbeul, une commune de la banlieue de Dakar, Seydina Badji, célèbre une petite victoire. Malgré les « souffrances terribles » endurées par les fractures de ses deux jambes, l’agent municipal de Ziguinchor vient de se lever sans aide du matelas fripé qui a accueilli sa convalescence.
En racontant les circonstances de ses blessures par balles, son regard se perd dans ses souvenirs du 1er juin. Ce jour-là, la capitale de la Casamance s’était embrasée après la condamnation de son maire, l’opposant Ousmane Sonko, à deux ans de prison pour « corruption de la jeunesse » dans un procès où il était accusé de viols par une ancienne employée du salon de massage Sweet Beauty, Adji Sarr.
Dans l’ambulance cherchant son chemin à travers les rues barricadées, son ami, Omar Cissé, est mort des suites de ses blessures à la tête. Depuis, chaque soir, Seydina Badji se console à l’idée qu’il aurait pu connaître le même sort que ses quatre amis décédés durant les deux jours d’émeutes qui ébranlèrent alors le Sénégal. « J’aurais pu y rester », souligne-t-il. Vingt-trois personnes sont mortes selon Amnesty International dont six dans la région de Ziguinchor. 357 manifestants blessés ont par ailleurs été secourus dans tout le pays par la Croix-Rouge.
Le souvenir des tués par la répression policière
Cinq mois plus tard, le spectre de l’amputation s’est éloigné pour la jambe gauche toujours bandée de Seydina Badji. Plusieurs interventions chirurgicales ont été nécessaires pour réparer les dégâts causés par les balles, mais la greffe de peau pour refermer la plaie n’a pas donné les résultats attendus. Si l’éloignement de Ziguinchor et de ses cinq enfants lui pèse, il envisage désormais de se faire soigner hors du pays.
A Lyndiane, son quartier, l’un des plus peuplés de Ziguinchor et aussi l’un des plus meurtris par la répression policière, chacun se remémore le jeune Sano, ou Sidya, un débrouillard très engagé politiquement, ou bien encore Kara, un footballeur de talent. Tous ont été tués par balle lors des manifestations de soutien à Ousmane Sonko. L’opposant, lui, est en détention depuis la fin juillet, accusé notamment d’appel à l’insurrection, d’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste et d’atteinte à la sûreté de l’Etat.
« C’est comme si les forces de l’ordre ne venaient ici que pour tirer sur nous », s’énerve Boubacar Diallo. Amputé d’une jambe, il relate son histoire à quelques mètres du carrefour où une balle l’a atteint lors des manifestations du 17 juin 2022. La voix cassée après une journée de collecte de parrainages pour Bassirou Diomaye Faye, le numéro deux d’Ousmane Sonko désigné candidat à la présidentielle en remplacement du chef du parti, dissout par l’Etat fin juillet, il est devenu une mascotte de ses camarades. Ce 24 novembre, une photo de lui, béquilles à ses côtés, assis à même le sol pour remplir des fiches de parrainages a fait le tour des réseaux sociaux et lui a attiré de nombreux messages d’encouragement, qu’il exhibe fièrement sur son téléphone portable.
Regrouper les victimes des manifestations
Son engagement pour son leader politique reste intact assure Boubacar Diallo, mais sa vie a été bouleversée par sa blessure. Fils unique, soutien de famille et assistant de son grand-père alité, le kiosque de paris qu’il tenait avec sa mère a dû fermer durant ses mois d’inactivité. Sa rancune contre l’Etat n’a fait qu’augmenter depuis. « De mon entrée à l’hôpital à ma sortie, ce sont les opposants [du Pastef] qui ont géré mes frais médicaux, je n’ai jamais vu personne du gouvernement à mon chevet », fulmine-t-il, dépité.
Cheikh Sourat Youssouph Sagna, brutalisé lors de son arrestation par des gendarmes en juin 2022, a déjà trouvé un nom pour la future association regroupant les victimes des manifestations qu’il espère un jour fonder à Ziguinchor : l’Association des blessés à la contestation de l’injustice. « Chacun pourrait retracer les faits pour ne pas oublier, pour que nos histoires ne disparaissent pas », explique l’ancien hôtelier au chômage, membre local d’Amnesty International. La bastonnade subie a laissé des séquelles. « Il lui arrive en pleine marche de rester subitement debout, immobile un long moment à cause de ses douleurs au dos », raconte sa tante en pleurs.
Si Cheikh Sourat Youssouph Sagna raconte volontiers les violences des gendarmes, il tient aussi à convoquer « ses jeunes frères » blessés, ainsi que les personnes âgées du voisinage. « Quand nous ne pouvions rien faire à cause de notre état, ils étaient là et ont tout vu », précise-t-il.
Des blessures invisibles
Parmi les riverains, Awa Mané se souvient de l’odeur insoutenable des gaz lacrymogènes pénétrant dans les maisons. Toujours en colère, elle raconte qu’elle a dû faire défoncer la fenêtre du voisin pour évacuer un proche évanoui.
Dans la cour de la maison de Cheikh Sourat, le calme n’est troublé que par les cris d’effroi de quelques badauds lorsque les victimes relatent leur histoire. « Massa [“courage”] », souffle-t-on dans l’assistance. « Pourtant, tu as failli mourir ! », lance une dame au jeune Almamy Dieme. Le jeune plombier venait de raconter avec fatalisme ses picotements à la poitrine, dernier souvenir d’une balle reçue en juin et qui l’a cloué au lit durant trois mois.
Les blessures ne sont pas que physiques. Daouda Mballo est conscient des changements dans son groupe d’amis après le décès de Souleymane Sano en juin. « S’il était mort autrement, ça aurait pu passer plus facilement, mais on a vu son cadavre avec l’impact de la balle, souligne-t-il encore ému. Pour une personne qui traînait avec nous chaque jour, ça ne s’oublie pas. »
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Cheikh Sourat Youssouph Sagna se prépare depuis plusieurs mois avec ses avocats à poursuivre l’Etat pour tortures, même s’il doute que cela aboutisse. Il espère que son exemple sera un déclic pour une plainte collective d’autres victimes de la répression à Ziguinchor.
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