Les carnets de notes et les bouts de papier jauni aux extrémités, mangés par la moisissure, s’étalent sur une petite table recouverte de dentelle blanche. « Toute ma mémoire de la guerre de l’indépendance au Cameroun est là », explique Paul Bayem, 87 ans, en fouillant dans ces précieuses archives. Depuis sa sortie du maquis en 1958, il y a consigné « la violence des colons qui tirent avec des mitraillettes », « les camarades qui tombent comme des mouches », « la traque mortelle des militaires français »… Une horreur minutieusement documentée dans laquelle l’ancien combattant replonge quand sa mémoire flanche.
« Depuis que je suis sorti du maquis, en 1958, je rêve de mes camarades tués », confie Paul Bayem, assis à l’ombre d’un arbre de son paisible village de Hondol, situé dans la région Centre. Obtiendront-ils justice grâce à la commission franco-camerounaise, mise en place par les présidents Emmanuel Macron et Paul Biya, « sur le rôle et l’engagement de la France au Cameroun dans la répression contre les mouvements indépendantistes et d’opposition entre 1945 et 1971 » ? L’ancien topographe en doute fort.
Les historiens, encadrés par la chercheuse française Karine Ramondy et le chanteur camerounais Blick Bassy, ont jusqu’à décembre pour rendre leur rapport. Mais « la France peut-elle vraiment être franche, véridique, honnête et montrer au monde les crimes qu’elle a commis ? Montrer la tuerie sans raison d’hommes, souvent très jeunes comme moi, qui se battaient sans armes pour le bien du Cameroun ? », s’interroge Paul Bayem.
Aujourd’hui père de onze enfants et grand-père, l’octogénaire était adolescent quand il a croisé la route, pour la première fois, à quelques kilomètres de Hondol, de Ruben Um Nyobè, le charismatique secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC), parti politique créé en 1948 pour obtenir l’indépendance. A l’époque, le Cameroun, sous la tutelle des Nations unies, est administré par la France (partie francophone) et le Royaume-Uni (partie anglophone). « Um Nyobè disait que le but de l’UPC était d’obtenir l’indépendance des deux Camerouns qu’il voulait unir. Quand il parlait, ça touchait les cœurs, se souvient le vieux combattant. Il n’avait pas peur des colons français. Je l’ai aimé, j’ai décidé que je le suivrai plus tard. »
« Ils nous ont décimés »
En mai 1955, de sanglantes émeutes éclatent dans plusieurs villes du Cameroun. Le pouvoir colonial en profite pour interdire et dissoudre l’UPC. De nombreux militants sont arrêtés, certains assassinés. D’autres fuient vers la partie anglophone ou s’exilent. Ruben Um Nyobè, lui, prend le maquis. Sollicité par des camarades, Paul Bayem abandonne son travail de topographe et les rejoint dans les forêts. « Il y avait des tireurs d’élite qui avaient fait la guerre d’Indochine. Nous n’avions pas d’armes, ils nous ont décimés. Le nombre de morts est incomptable », sanglote l’ancien combattant vêtu d’un tee-shirt rouge floqué d’un crabe, le symbole de l’UPC.
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