Au Cameroun, quand cacao et préservation des forêts tentent de faire bon ménage

Tout l’or du Mbam est là, à portée de machette. La zone forestière située à une centaine de kilomètres au nord de Yaoundé, la capitale camerounaise, est pleine de ces cabosses orangées qui pendent des troncs et des branches comme de grosses guirlandes. On les devine à travers le feuillage, depuis la route en latérite, jalonnée de niveleuses et de tractopelles, qui serpente de Ntui à Tibati. Les fèves qui en sont extraites sèchent sur de larges bâches étalées à même le sol dans les villages.

Preuve que la saison du cacao est bien engagée dans le troisième pays producteur d’Afrique. Et, à en croire l’envolée des cours, elle s’annonce faste pour les 600 000 planteurs du pays. Depuis le début de la récolte, qui a commencé en septembre, le prix du kilo de cacao a été revu sept fois à la hausse. Selon le dispositif d’alerte mis en place par l’Office national du cacao et du café (ONCC) du Cameroun, il a atteint, le 10 novembre, le seuil des 2 000 francs CFA (3 euros).

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Mais il ne faut pas s’y tromper : si les cours flambent, c’est surtout parce que la quantité de fèves récoltée s’annonce légèrement inférieure aux 262 112 tonnes de la saison précédente 2022-2023. Un tassement dû au conflit qui perdure en zone anglophone dans les bassins de production du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, mais aussi « aux effets néfastes du changement climatique », selon l’ONCC.

Pour pousser, les plants de cacao ont besoin d’être régulièrement arrosés après la floraison. Or, cette année encore, « la saison sèche a été très longue, observe Roland Ntima, cacaoculteur à Yalongo, un village cacaoyer du Mbam. Les pluies, qui se sont arrêtées à la mi-novembre, n’ont repris que fin mars début avril ». Un dérèglement du calendrier agricole qui éprouve de plus en plus la résilience et les finances des planteurs et les pousse à chercher d’autres sources de revenus.

« Les paysans sont sous pression »

Car, même si la baisse de la production est compensée par la hausse des prix, l’argent du cacao s’épuise vite. Roland Ntima, qui écoule sa production lors de ventes groupées qui ont lieu tous les jeudis, peut espérer engranger à la fin de la saison 5 millions de francs CFA (quelque 7 600 euros). « C’est beaucoup, reconnaît le sexagénaire, père de onze enfants, mais ça ne dure pas. Il faut rembourser les dettes, payer les dépenses de santé et de scolarité, tenir compte aussi de la hausse des prix. Dès que le litre de carburant augmente, tout est cher. Et il est passé en un an de 750 à 950 francs CFA ».

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Face à cette inflation, il est tentant pour les cacaoculteurs d’augmenter les rendements en étendant les parcelles au détriment de la forêt. « Abattre les arbres permet d’accéder à des terres fertiles et ça coûte moins cher que l’achat d’intrants », explique Gildas Ngueuleweu Tiwang, agroéconomiste rattaché à l’université de Dschang. La pratique est d’autant plus encouragée que la demande en cacao, tirée par la concurrence que se livrent transformateurs locaux et exportateurs, dépasse largement l’offre. Et le gouvernement camerounais vise un doublement de la production, d’ici à 2030.

« Les paysans sont sous pression, constate Divine Foundjem Tita, chercheur au sein du Centre pour la recherche forestière internationale et l’agroforesterie mondiale (Cifor-Icraf). Le Mbam fait partie des secteurs prioritaires pour le développement du cacao. C’est près de Yaoundé. La route va faciliter l’accès et la pénétration dans les zones de production. Les élites – fonctionnaires et hommes d’affaires – peuvent facilement acheter des terrains. » Quitte à rogner sur la forêt.

Ousmane Mohamadou, planteur de 32 ans, s’occupe de la pépinière communautaire de Ngila, un village de la région Centre, au Cameroun, le 7 novembre 2023.

Seulement, dans une zone en lisière de savane, comme celle qui entoure Yalongo, le remède pourrait vite s’avérer pire que le mal. La déforestation, qui contribue au changement climatique en réduisant la captation de carbone, aggrave les effets du réchauffement. « Les arbres protègent les plantations. Si ton champ n’a pas d’arbres, il y a plus de sécheresse. Et c’est déjà ce qu’on voit », résume Ousmane Mohamadou, un planteur de 32 ans installé à Ngila, un village haoussa, communauté venue du nord du pays.

Diversification des cultures

Pour ne plus dépendre uniquement du cacao, dont la culture a été introduite au Cameroun par les colons allemands avant d’être étendue sous le mandat français, le jeune agriculteur a renforcé sa plantation de 5 hectares avec des arbres fruitiers. Notamment des agrumes. « Avant, je ne m’en occupais pas, explique-t-il, mais, maintenant je les traite avec des insecticides et j’utilise de l’engrais foliaire. D’ici deux ou trois ans, j’aurai des citrons que je pourrai récolter toute l’année, et des avocats. »

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Cette diversification est au cœur du projet lancé dans la zone en avril 2022 par l’institut de recherche Cifor-Icraf en collaboration avec The Sustainable Trade Initiative (IDH) et Telcar Cocoa Ltd, grand acheteur de cacao et négociant de la firme Cargill au Cameroun. « L’objectif, explique Jacques Bessengue, agroéconomiste au sein de l’organisation, est de convaincre les cacaoculteurs qu’il est possible d’améliorer les rendements et de multiplier les sources de revenus sans couper les arbres. »

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Au début, concède le chercheur, il a fallu vaincre quelques résistances. « Certains pensaient qu’on venait arracher des plants dans leur parcelle, se souvient-il. D’autres croyaient que les espaces que nous avons mis en place pour développer les essences d’arbres fruitiers étaient réservés aux chefs. » Mais, depuis, le projet a fait son chemin : six pépinières communautaires ont vu le jour et trois entreprises ont été créées sous forme de groupe d’initiative commune (GIC). Des structures qui bénéficient aussi aux femmes.

Des cultivatrices de njansang du village d’Ossembe, dans la région Centre, au Cameroun, le 7 novembre 2023.

Dans le village d’Ossembe, elles sont vingt-deux à s’être constituées en GIC pour vendre du njansang. Cette épice, très répandue dans la gastronomie camerounaise, pousse sous la forme de grains de la taille d’un pois chiche sur de très hauts arbres qui prospèrent dans les plantations de cacao. « On le ramasse en brousse pendant la saison sèche. Il faut le faire tremper une ou deux semaines puis le mettre sur le feu et enfin le concasser. C’est un travail très dur qu’on négligeait avant, mais qui nous rapporte aujourd’hui beaucoup », explique Scholastique Nga.

La culture du cacao reste très majoritairement une activité d’hommes. « Mais nos maris commencent à être jaloux du njansang », se félicite Mme Nga, au nom des femmes d’Ossembe, qui peuvent, grâce aux ventes groupées permises par le GIC, vendre le kilo d’épices à 2 000 francs CFA. De quoi assaisonner le quotidien et libérer un peu les cacaoculteurs de la variabilité du temps et des marchés.

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