Au Cameroun, venir à bout du chômage en cultivant la terre

« Une mission suicide », « une vie ratée », « un avenir brisé »… En 2022, lorsque Ahmed Ngouh Mounchikpou décide de retourner s’installer à Malantouen, son village natal situé dans l’ouest du Cameroun, sa famille et ses amis tentent de le dissuader par ces mots. En vain. Le jeune homme de 27 ans, titulaire d’une licence en physique obtenue en 2021 à l’université de Yaoundé I, la capitale du pays, est « convaincu de ne pas être dans l’erreur ». Il a d’ailleurs un plan tout tracé : travailler comme superviseur dans une palmeraie de 50 hectares, économiser « la grande partie » de son salaire mensuel et enfin se lancer à son propre compte.

Un an plus tard, le pari semble réussi. Ahmed a acheté cinq hectares de terre qu’il prépare actuellement pour la prochaine saison agricole. Dès 2024, l’ancien étudiant y plantera des bananes plantains et du macabo, un tubercule consommé dans la région. A long terme, Ahmed compte transformer le lieu en palmeraie.

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« La terre ne ment pas. Elle ne se trompe jamais, confie-t-il par téléphone. L’association Un diplômé un champ m’a permis de voir que le monde rural offre de nombreuses opportunités et qu’on peut y réussir ». En 2020, en plein confinement dû à la pandémie du Covid-19, Ahmed tombe par hasard sur les publications de cette organisation non gouvernementale sur Facebook.

Son slogan, « la terre, vaste champ d’opportunités », le séduit et le pousse à la contacter. « Ils avaient des projets dont le lancement d’un champ expérimental de pastèques en périphérie de Yaoundé. J’ai proposé mes services. Les cours étaient à l’arrêt et ayant grandi au village jusqu’à l’obtention de mon baccalauréat, j’avais des notions », relate-t-il.

Le taux de chômage très élevé des jeunes diplômés

Sur le terrain, Ahmed découvre de nouvelles techniques agricoles, tire les leçons des échecs. Plus tard, les sensibilisations et les formations en entrepreneuriat agricole, techniques de transformation ou encore sur l’éducation financière sont décisives pour le jeune homme qui se rêvait pourtant ingénieur en électronique. Il prend la décision d’arrêter ses études après la licence et de se consacrer à l’agriculture. Contre l’avis de toute sa famille qui souhaitait le voir « travailler dans un bureau climatisé en ville ».

Ahmed n’est pas le seul. Depuis sa création en 2018 et son homologation deux ans plus tard, l’association Un diplômé un champ, qui cible en particulier des jeunes diplômés, affirme avoir formé aux opportunités du monde agropastoral plus de 1 000 jeunes dans huit des dix régions du Cameroun. « Nous avons plusieurs témoignages de jeunes qui nous ont fait savoir que nos initiatives et actions les ont poussés à s’intéresser à l’agriculture », se réjouit Alain Georges Lietbouo, 34 ans, fondateur de l’organisation qui ajoute que 30 % des jeunes formés sont en activité dans le domaine agropastoral.

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Ce journaliste, spécialisé en agriculture et aujourd’hui étudiant en management des entreprises agricoles en France, a créé l’association après avoir fait un triple constat. D’abord, l’énorme potentiel du pays en terres arables (7,2 millions d’hectares) et ses caractéristiques agroécologiques. Ensuite, le taux de chômage très élevé des jeunes diplômés. « Pour à peu près 1 000 diplômés en licence, moins de 7 % ont un travail décent », déplore-t-il. Et, enfin, l’importation élevée des produits de grande consommation comme le riz, l’huile de palme et le poisson.

Pourtant, d’après les chiffres de la Banque africaine de développement de 2020, le secteur primaire concentre près de 60 % des emplois au Cameroun. « Toutefois, la contribution économique et sociale de ce secteur au regard de son fort potentiel demeure en deçà des attentes en termes de réduction de la pauvreté et de sécurité alimentaire », note l’institution financière dans un rapport paru en juin 2022.

Les difficultés d’accès aux financements

« On importe tout. Pourtant, les caractéristiques agroécologiques nous permettent de tout produire », soutient Alain Georges Lietbouo qui, avec son équipe, mobilise des fonds ou s’associe avec d’autres organisations nationales et internationales pour former et accompagner les jeunes dans les villes ou les villages.

Mais comment convaincre des jeunes diplômés dont les parents ont misé leurs économies sur eux pour les sortir de la pauvreté ? Lorsqu’Adjara Nzikouo, 30 ans et licenciée en droit, décide de retourner dans son village afin de cultiver maïs, gingembre, et arachides, ses parents n’en reviennent pas. Traitée de « folle », raillée par tous, personne ne la soutient durant cette étape qu’elle qualifie de « pire période de [s]a vie ». « Mes parents voulaient que je retourne en ville continuer mes études » afin de devenir juriste ou avocate, se souvient la jeune femme qui a tenu bon. Grâce aux formations d’Un diplômé un champ, elle apprend les techniques de transformation du manioc, des tomates et des fruits. Le volet gestion financière l’aide à diversifier ses activités.

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Aujourd’hui, ses ventes s’élèvent à 200 000 francs CFA (300 euros) par mois. Si sa détermination a eu raison des réticences de sa famille, la jeune femme avoue ne pas être arrivée à convaincre d’autres amis diplômés de reprendre la clé des champs. « Tous préfèrent rester en ville. Tous mes camarades licenciés sont conducteurs de mototaxis. Les plus chanceux conduisent des taxis. Ils préfèrent souffrir en ville », s’attriste Ahmed Ngouh Mounchikpou.

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De son côté, Alain Georges Lietbouo et son équipe fourmillent d’idées nouvelles. Ils ont lancé une foire villageoise, mis sur pied un champ et une école pilote à l’ouest du Cameroun où les jeunes pourront avoir une première expérience avant de se lancer à leur propre compte. Mais l’une des principales difficultés qu’ils rencontrent reste l’accès aux financements, tant pour l’association que pour les jeunes diplômés.

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