Au chevet de la mère morte, avec le poète haïtien Rodney Saint-Éloi

Poète, éditeur, militant, l’Haïtien Rodney Saint-Éloi livre avec son roman Quand il fait triste Bertha chante un émouvant récit de deuil et d’hommage à sa mère disparue. Debout devant le cercueil de la défunte, l’écrivain évoque la trajectoire de cette femme puissante et fragile, exemplaire de courage, d’amour maternel et de générosité. Sous la plume poétique du fils, la mère devient la métaphore d’un pays qui a connu le pire, mais demeure toujours animé par l’espoir des lendemains qui chantent.

Après Dany Laferrière,Rodney Saint-Éloi est sans doute l’écrivain haïtien le plus célèbre de Montréal. Vivant depuis 2001 dans la capitale québécoise où il a fait ses études supérieures, il s’est fait connaître en tant qu’éditeur et poète. Il est le fondateur de la maison d’édition Mémoire d’encrier, qui publie des poètes et prosateurs d’Afrique, du Moyen-Orient et des Caraïbes, mais aussi des auteurs autochtones d’Amérique et des Haïtiens, avec pour ambition de « rassembler les continents et oser inventer un monde neuf ».

Lui-même écrivain, Rodney Saint-Éloi est l’auteur de récits, d’essais et surtout de nombreux recueils de poésies, aux titres évocateurs tels que Graffitis pour l’aurore (1989), Pierres anonymes (1994), J’avais une ville d’eau, de terre et d’arcs-en-ciel heureux (1999), ou encore J’ai un arbre dans ma pirogue (2010) et Je suis la fille du baobab brûlé (2015), pour n’en citer que ceux-là.

Cyrano en culottes courtes

Né à Cavaillon en Haïti en 1963, l’homme aime à raconter qu’il est venu à l’écriture très tôt, en rédigeant, dès l’âge de treize ans, des lettres d’amour pour ses camarades d’école. Parmi les adolescents qui l’entouraient, ce Cyrano en culottes courtes jouissait d’une réputation certaine. Son initiation à la poésie date, selon les dires de l’auteur, de sa rencontre avec l’œuvre d’Aimé Césaire, ce « nègre fondamental » qui a été la source d’inspiration de générations de poètes d’Haïti et d’ailleurs : « Je suis venu à l’écriture en lisant Césaire, en fantasmant sur la vie. Qu’est-ce que ça peut être quand on est dans un pays pourri par la dictature ? Césaire m’a rendu mon corps. Quand on lit Cahier du retour au pays natal, on sent une magie. Césaire m’a communiqué cette magie-là, cette capacité de transformer toute la pourriture qui nous environne quand on vit sous la dictature. Et ça m’a donné des ailes. Je suis devenu dans cette puissance tellurique un élément parmi les éléments. En lisant Césaire, je sentais en moi, le feu qui ne pouvait pas être éteint. »

Le feu poétique brille de tous ses éclats dans Quand il fait triste Bertha chante, le dernier opus sous la plume de Rodney Saint-Éloi. Moins un roman qu’un poème en prose, ce livre est un vibrant hommage du poète à sa mère disparue en 2016. Publié en 2020 au Canada, réédité en janvier dernier en France, il a été comparé par l’écrivain Alain Mabanckou au Livre de ma mère d’Albert Cohen, dont l’écriture de Saint-Éloi n’est pas sans rappeler l’intensité et l’énergie inventive.

Quand il fait triste Bertha chante de Rodney Saint-Eloi © Editions Héloîse d’Ormesson

L’auteur a raconté que c’est debout devant le cercueil de sa mère que l’idée d’écrire un livre rappelant la trajectoire de la défunte s’est imposé à lui, sans doute pour mieux conjurer le silence et le traumatisme de la mort. Il en résulte un véritable récit de catharsis propice à l’identification entre mère et fils, dont il est question dans la page d’ouverture du roman :  

«Je vous parle de Bertha.

Bertha est morte.

Cette phrase existe, je la répète pour douter de chaque mot. Pour revenir au passé, à l’enfance, pour renouveler le dialogue, faire le tour des histoires et des silences. J’apprends la leçon d’une mère à un fils, et la leçon d’un fils à sa mère. Ce lien si fort a fait de nous des êtres d’étincelles. Comment réparer l’outrage qu’est la mort sinon mettre en musique ces mots qui ressemblent à une lettre d’amour à la mer, une berceuse à la mère morte ? Existe-t-il une prophétie qui projette un jour le fils dans la peau de la mère ? Des images envahissent ma mémoire : une mère aimante et belle, un parfum de tilleul familier, le goût de la terre natale, et ce bout de ciel bleu.

La voix de Bertha parle en moi.

Ses yeux me fixent. Je suis désormais ma mère. »

Un livre qui n’a pas été facile à écrire, si l’on en croit l’auteur. Au micro de RFI, celui-ci a confié qu’il a nécessité quatre années de labeur intense. Son texte est passé par 77 versions différentes et a survécu à 12 733 moments de doute afin que le fils puisse se mettre au diapason de la mère et faire entendre la voix de la défunte à travers la sienne. Ce transfert qui est de l’ordre de l’identification a été possible sans doute parce qu’en tant que premier-né de Bertha, Rodney est le seul de sa fratrie à avoir connu cette dernière longtemps, et cela malgré leur séparation à la suite de l’exil de Bertha aux États-Unis. C’est en effet dans le Connecticut que Bertha décèdera, à 72 ans, en chutant dans son église.

Femme capitale

Aîné des enfants, Rodney est né des premiers amours de Bertha, lorsqu’elle travaillait comme couturière dans une famille mulâtre dans les beaux quartiers de Port-au-Prince. L’idylle ne pouvait que mal finir pour la jeune adolescente de 16 ans, d’origine populaire. Malgré les commérages, la jeune fille décida de garder l’enfant et l’élèvera seule, avec la complicité de sa grand-mère Tida. Femme capitale dans la vie du petit Rodney, Tida dialoguait avec les étoiles. Analphabète elle-même, elle initia son arrière-petit-fils à la magie de l’alphabet et à la puissance hiératique des Écritures bibliques. À travers Bertha, c’est à grand-mère Tida ainsi qu’à toutes les autres femmes du fin fond de la province de Chatry qui l’ont aidé à grandir que l’écrivain rend hommage dans ces pages.

 « Je voulais dire merci, pas seulement à Bertha, explique Rodney Saint-Éloi, mais à toutes les femmes qui m’ont aidé à vivre. Quelque part, je me suis lavé de certains malentendus, de confusion, parce que j’ai grandi dans une société complètement patriarcale, où on te dit que le masculin l’emporte sur le féminin. J’ai vu la violence des hommes dans la vie de Bertha. En écrivant ce livre, c’est comme si je me lavais pour devenir un meilleur être humain et le fils que Bertha désirait. »

Bertha désirait que son fils soit surtout différent des hommes de sa vie, qui ont tous déçu ses attentes. Amoureuse obstinée, mère de quatre enfants de quatre pères différents, elle a traversé la vie en donnant beaucoup, ne recevant en retour que blessures et humiliations. « Aucun des hommes de ta vie n’est présente à tes funérailles », s’étonne son fils.

Dans l’un des plus beaux chapitres de son roman, Rodney Saint-Éloi raconte l’art d’aimer de sa mère. Chaque fois qu’un nouvel amoureux faisait irruption dans sa vie, elle était rayonnante de bonheur, fredonnait des chansons d’amour tout au long des journées, jusqu’à négliger son fils. Pour se consoler, celui-ci se réfugiait dans la lecture et l’écriture. « Je choisis de m’effacer, en m’envolant sur les ailes de l’alphabet, le lieu de mon premier exil. Je découvre les contrées interdites, les guerres et paix. Je reste tard le soir à la bibliothèque de l’école. Rentré à la maison, sous la couverture de mon lit, je lis à la lueur d’une petite lampe à l’huile », se souvient le fiston dépité. Rassurez-vous, la mère finissait toujours par revenir, car les maris étaient souvent volages et instables.

Requiem à la mère morte et livre des pères absents, Quand il fait triste Bertha chante est aussi un récit en creux d’Haïti, du « pays-pourri », de sa société patriarcale, de ses injustices et de ses misères sans fond. Bertha est ici la métaphore de ce pays victime des violences humaine et géologique, qui l’empêchent de s’épanouir. Mais Haïti n’a cessé de résister, étonnant le monde par sa créativité. Tout comme Bertha, qui avait fait du proverbe haïtien « Moi tombée, moi levée » sa philosophie de vie. Quand on tombe, on se relève. Haïti, Bertha, même combat.

 


Quand il fait triste Bertha chante, par Rodney Saint-Eloi. Éditions Héloïse d’Ormesson. 272 pages, 19 euros.

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