Au Niger, « les expulsions régulières et massives » de migrants depuis l’Algérie « continuent », alerte une ONG

En trois mois, plus de 5 000 exilés ont été expulsés par les autorités algériennes, et abandonnés à la frontière avec le Niger. Et ce, malgré le coup d’État perpétré le 26 juillet dernier à Niamey, qui complique considérablement la prise en charge des migrants.

Trois mois après le putsch militaire et le renversement du président Mohamed Bazoum, la situation à la frontière nord du Niger est toujours très compliquée pour les migrants, s’inquiète l’ONG Alarme Phone Sahara dans un communiqué. Entre le 26 juillet, date du coup d’État, et le 18 octobre 2023, au moins 5 012 personnes ont été expulsées d’Algérie et emmenées à la frontière avec le Niger, en plein désert. Depuis le 1er janvier, l’ONG d’assistance aux migrants en détresse en compte au total 24 698.

Depuis quelques années, c’est à cette frontière, et plus particulièrement dans le village d’Assamaka, que se retrouvent les exilés expulsés d’Algérie. Certains sont déposés directement dans le centre de l’OIM de la commune par des convois dits « officiels » conduits par les autorités algériennes. D’autres doivent effectuer à pied les 15 km qui séparent Assamaka du lieu-dit Le Point Zéro, en plein désert, où chaque année, des milliers de migrants sont abandonnés, par les mêmes autorités, sans eau, ni nourriture ni outils d’orientation.

Assamaka se situe tout au nord du Niger, dans une zone complètement désertique. Crédit: Mehdi Chebil/InfoMigrants

« En septembre et octobre, le nombre d’expulsions a de nouveau augmenté massivement par rapport à une brève baisse dans les semaines qui ont suivi le putsch au Niger », indique Alarme Phone Sahara. Le 18 octobre par exemple, 1 133 personnes expulsées dans un grand convoi d’expulsion non-officiel ont été déposées à Assamaka. Parmi ces exilés de nationalité malienne, guinéenne, ou gambienne, se trouvaient 30 femmes et 44 mineurs. Une semaine avant, le 11 octobre, 925 autres migrants étaient arrivés dans les mêmes conditions.

« Chasse aux migrants »

Pour Alarme Phone Sahara, ces expulsions depuis l’Algérie « font partie d’un scénario plus large de chasse aux migrants, d’expulsions massives […], d’actes de tuerie et de laisser-mourir, dans tous les pays du Nord d’Afrique ». D’après l’ONG, plusieurs des personnes qui se sont retrouvées bloquées au Niger après avoir été expulsées d’Algérie ont affirmé avoir été d’abord en Tunisie, puis refoulées de ce pays vers la frontière algérienne. Soit « une pratique de refoulements et d’expulsions en chaîne, contraires aux droits humains ».

En juillet dernier, des rafles anti-migrants ont été menées dans plusieurs villes tunisiennes par les autorités. Au moins 1 200 personnes ont été conduites aux frontières du pays, près de la Libye et donc de l’Algérie. Après une brève interruption au mois d’août, de nouvelles expulsions de migrants ont été menées de la Tunisie vers l’Algérie mi-septembre. InfoMigrants a recueilli les témoignages de plusieurs exilés subsahariens qui racontent avoir été interceptés en mer au large de Sfax puis expulsés vers la frontière algérienne par les autorités tunisiennes.

L’un d’eux, François*, assurait avoir été déposé en pleine nuit au niveau du poste-frontière de Saqiyat. « [Les Tunisiens] nous ont déchargés [du pick-up]. Ils ont dit de traverser et que sinon, ils nous tireraient dessus et dans la tête », avait raconté le Camerounais.

>> À (re)lire : « Ils nous ont dit de traverser la frontière, sinon ils nous tireraient dessus » : en Tunisie, une nouvelle vague d’expulsions de migrants vers l’Algérie

Ces faits ont été confirmés par Human Rights Watch le 10 octobre. « En transférant les migrants vers la frontière et en les poussant vers l’Algérie, les autorités tunisiennes ont tenté des expulsions collectives, interdites par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples », souligne l’ONG.

Une attente « insupportable »

À Assamaka, des milliers de migrants passés par la Tunisie et l’Algérie sont actuellement bloqués, empêchés de poursuivre leur route. Car depuis le 26 juillet, les transferts organisés d’ordinaire dans d’autres villes du pays sont fortement ralentis. La fermeture de l’espace aérien nigérien, décrétée après le coup d’État et toujours appliquée, empêche d’évacuer par avion les personnes qui souhaitent rentrer dans leur pays d’origine. Depuis le 4 septembre, seuls les vols commerciaux sont autorisés.

Impossible également de rejoindre certains pays à pied, comme le Bénin, dont la frontière avec le Niger est toujours fermée à ce jour.

Après trois mois d’attente à Assamaka, l’angoisse de la situation a poussé Franck à rebrousser chemin par ses propres moyens, jusqu’au Cameroun. « Là-bas, c’est le désert, et on est logé sous des tentes. Il n’y a pas de lits, on dort sur des nattes », a-t-il raconté à InfoMigrants. La journée, le jeune homme « ne faisait rien », rendant son attente « insupportable ». « J’avais l’impression d’être inutile, d’être rejeté de partout. Il n’y a pas la moindre humanité pour les migrants, on n’a le droit à rien, et on souffre beaucoup ».

D’après Azizou Chehou, coordinateur d’Alarme Phone Sahara, cette « inertie » est « une grande source d’angoisse » pour les migrants, qui n’ont pas forcément l’argent nécessaire, comme Franck, pour partir ailleurs. Coincés et ne sachant plus « à quel saint se vouer », certains ont préféré ces derniers mois « retourner dans le désert ». Au péril de leur vie.

Chaque année, de nombreux exilés disparaissent sans laisser de trace dans le Sahara. Selon un rapport de l’OIM, au cours du premier trimestre 2023, plusieurs centaines de personnes sont mortes ou sont portées disparues sur les routes migratoires irrégulières qui traversent le Niger, dans le désert.

*Le prénom a été modifié

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