Au Sahel, « c’est avec la justice sociale que les Etats éviteront que leurs communautés ne basculent dans le camp de l’ennemi »

Mathieu Pellerin est analyste chargé du Sahel à l’International Crisis Group (ICG). De retour de mission au Burkina Faso, le chercheur dresse un état des lieux de la menace djihadiste au Sahel qui, du Mali, s’est propagée aux pays voisins, jusqu’à atteindre le golfe de Guinée. Selon lui, les Etats ne pourront inverser la tendance qu’en plaçant la justice sociale au cœur de leur stratégie.

Au moins 150 civils ont été tués le 20 avril à Karma, dans le nord du Burkina Faso, par des soldats, selon les rescapés et des ONG. Comment expliquer un tel massacre ?

Mathieu Pellerin Aux yeux d’une partie des militaires, les populations qui continuent à vivre dans des villages qui ne sont pas « déguerpis » par les djihadistes sont suffisamment suspectes pour qu’ils soient assimilés aux terroristes et que cela justifie leur exécution. Les civils se retrouvent de plus en plus pris en étau entre l’armée et les groupes djihadistes. Ils deviennent des cibles par association et cela atteint des proportions extrêmes.

Le simple fait pour un citoyen de vendre du carburant ou de la viande à un terroriste suffit à faire de lui un ennemi aux yeux de l’Etat. Or, pour survivre dans les zones sous emprise, les populations n’ont souvent pas d’autre choix que de respecter les préceptes qu’on leur impose.

La stratégie de la junte est d’armer des dizaines de milliers de civils pour aider les militaires à lutter contre les djihadistes. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas négliger le fait que, dans beaucoup de zones, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP, nom donné aux supplétifs civils de l’armée) constituent le dernier rempart face aux djihadistes. Mettre la nation en armes constitue en quelque sorte la stratégie de la dernière chance.

La question n’est plus de savoir s’il fallait la mettre en place, mais comment faire en sorte que cette stratégie puisse aider à améliorer la situation au lieu de l’aggraver, en surexposant les civils aux attaques et aux règlements de compte. Cet équilibre n’a pour l’instant pas été trouvé. Entre 2020 et 2022, lors de la mise en place de la première génération de VDP, beaucoup d’exactions ont été commises et ça a miné la cohésion sociale. Il aurait fallu en tirer des enseignements.

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Ce regain d’activités des groupes djihadistes au Burkina Faso peut-il avoir des répercussions sur la stabilité du régime ?

Pour l’instant, la stabilité du régime du capitaine Ibrahim Traoré n’a pas été menacée par les attaques terroristes d’ampleur récemment menées, sans doute parce que l’opinion publique lui accorde toujours le bénéfice du doute et le laisse démontrer l’efficacité de ses opérations, qui sont d’une ampleur sans précédent depuis le début de la guerre en 2015. Mais il ne faut pas oublier que les deux derniers coups d’Etat (perpétrés en janvier et en septembre 2022) ont été favorisés par les déroutes de l’armée.

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