Au Sénégal, derrière la vitrine de la ville nouvelle de Diamniadio, le système D d’un assainissement provisoire
Les champs de gombo et les baobabs qui s’étendaient dans les terres, à 35 km de Dakar, la capitale du Sénégal, ont cédé la place à des bâtiments flambant neufs. Sortis de terre en moins de dix ans, un immense stade, une université, des sphères ministérielles, une première cité résidentielle, un hôtel et un centre de conférence occupent une partie des 1 600 hectares de la ville nouvelle de Diamniadio. Mais, sous les édifices modernes de cette cité du futur, désormais reliés à Dakar par un train express, le réseau d’assainissement est toujours en chantier.
Des accès aux canalisations pour évacuer les eaux pluviales ont bien été installés tous les 40 m le long des routes poussiéreuses qui bordent les nouveaux bâtiments. Mais les ouvriers s’activent encore pour raccorder tout le système. L’ancienne zone rurale sur laquelle a poussé la ville n’était pas équipée de réseau sanitaire. Une situation qui n’a rien d’exceptionnel dans un pays où, d’après une étude de 2021 de l’Agence nationale de la démographie et de la statistique, neuf ménages ruraux sur dix évacuent encore leurs eaux usées directement dans la nature et près de 17 % font leurs besoins dehors – les agences internationales parlent de « défécation à l’air libre ».
A Diamniadio, les promoteurs immobiliers n’ont pas eu le choix : il a fallu bricoler. « Nous avons construit des canalisations au sein de la cité qui, pour l’instant, rejettent les eaux usées dans une grande fosse septique. Mais ce système D ne peut pas durer longtemps, deux ans au maximum, alors que le nombre d’habitants va doubler avec la fin de la deuxième phase de travaux prévue fin 2025 », témoigne Amath Wade, directeur commercial de Senegindia, qui a bâti la cité résidentielle SD City.
Pour le moment, quelque 1 500 personnes ont pris possession de leur appartement dans le lotissement gardé par des vigiles zélés. Dans le reste de la nouvelle ville, plusieurs autres bâtiments sont occupés durant la journée par des personnels administratifs ou d’entreprise qui font l’aller-retour de Dakar pour travailler.
La Délégation générale de la promotion des pôles urbains (DGPU), chargée de chapeauter la construction de la ville nouvelle, se veut rassurante : non seulement les travaux avancent, mais certains raccordements sont prêts depuis janvier 2023. L’université est déjà reliée. Aux opérateurs de faire les démarches pour rejoindre le système d’assainissement du nouveau pôle urbain. Et payer leur raccordement.
Station d’épuration sous-dimensionnée
Selon Mamadou Faye, coordonnateur des voiries et réseaux divers de la DGPU, la première phase de travaux a permis de poser plus de 11 km de canalisations. Elle a été financée à hauteur de 140 milliards de francs CFA (213 millions d’euros) par la Société générale, la Banque ouest-africaine de développement et la Banque d’investissement et de développement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour agrandir le réseau, la DGPU cherche à obtenir des bailleurs 660 milliards de francs CFA (1,2 milliard d’euros) supplémentaires : « Cela prend du temps, parce que la ville est conçue pour 350 000 habitants et qu’on souhaite créer un assainissement durable qui respecte les normes environnementales, avec des matériaux adaptés au sol argileux de Diamniadio et capables de résister plus de cent ans. »
Le réseau d’assainissement qui est en train d’être installé se dirige vers la station d’épuration située dans la ville nouvelle et « opérationnelle depuis octobre 2014 », garantit M. Faye. « Elle est suffisante pour le moment, car il y a encore peu d’habitants, mais nous avons prévu de l’agrandir d’ici à 2035 quand nous atteindrons le pic d’habitation du pôle urbain », explique le responsable de la DGPU. Les tuyaux enterrés à Diamniadio font 1 m de diamètre, contre moins de 40 cm à Dakar. « Cela signifie une meilleure évacuation des eaux et moins de reflux », précise Mamadou Faye.
« Risque de pollution souterraine
Pour Fatima Sall, géographe environnementaliste spécialisée dans la gestion des ressources en eau et présidente de l’Association des jeunes professionnels de l’eau et de l’assainissement, la capitale est, à bien des égards, un contre-exemple. « Nous devons en tirer des leçons pour éviter l’ensablement des canalisations et les mauvaises pratiques telles que le raccordement des eaux usées aux collecteurs d’eaux de pluie ou le déversement de poubelles dans les canalisations faute de bon système de gestion des déchets », estime la chercheuse.
A Diamniadio, les inquiétudes se concentrent sur les fosses septiques provisoires, mises en place par les promoteurs. « Le sol est argileux et la nappe phréatique n’est pas éloignée. Si chacun creuse sa fosse et qu’il y a un souci de fuite ou de débordement, le risque est de polluer les eaux souterraines et les sols », met en garde l’urbaniste Daouda Thiandoum, secrétaire général du Club de réflexion sur l’urbain et spécialiste de l’aménagement territorial.
« Les fosses septiques à l’ancienne construites en briques qui laissent l’eau s’infiltrer sont dépassées. Nous avons veillé à ce que soient enterrées des cuves résistantes en polyéthylène, qui ont une durée de vie de quatre-vingts ans et évitent les infiltrations, donc la pollution », veut rassurer M. Faye, qui ajoute que la DGPU valide les plans des opérateurs privés et fait le suivi pour s’assurer du respect des normes requises.
« L’Etat encourage l’assainissement autonome, ce qui suppose aussi un bon système encadré de vidangeurs professionnels qui respectent les règles et les normes environnementales », prévient tout de même Fatima Sall. Pour le moment, les camions actuels vident les fosses étanches de Diamniadio et déversent les boues dans la grande station d’épuration de Cambérène. « Seules les eaux usées des branchements directs vont gravitairement à la station de Diamniadio », détaille M. Faye.
Inclusion des communes alentour
L’autre inquiétude des experts est l’inclusion des villages et communes alentour. « Il ne faut pas que la ville nouvelle soit un îlot de prospérité déconnecté de son environnement immédiat. Il faut une continuité territoriale pour que les populations s’approprient le projet alors que, pour le moment, leur regard est plutôt méfiant », s’inquiète Daouda Thiandoum, lui-même installé dans la commune de Bargny, située à moins de 10 km de Diamniadio et qui regrette qu’aucun réseau d’assainissement n’y ait été encore installé. « C’est une question d’égalité et d’équité, renchérit Fatimata Sall. Les habitants des villages riverains doivent avoir les mêmes droits et les mêmes services que les nouveaux citoyens urbains. »
Un point que la DGPU assure prendre en compte : « Nous avons déjà injecté 1,5 milliard de francs CFA dans la commune de Diamniadio et à Bambilor en faisant la voirie et l’assainissement et nous continuerons avec les autres communes », promet Mamadou Faye. Se pose aussi la question de la gouvernance pour le suivi et l’entretien de l’assainissement, alors que le statut du nouveau pôle urbain de Diamniadio n’est pas encore déterminé. Municipalité, district, département ? L’identité de la ville nouvelle, son visage et son avenir sont encore loin d’être fixés.
Sommaire de notre série « Accès aux toilettes en Afrique : vite, ça presse ! »
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