Dans une salle étroite de la cité Apix, un quartier de la banlieue de Dakar, quelques hommes politiques et membres de la société civile entourent la mère de Pape Abdoulaye Touré, un militant, sympathisant de l’opposant Ousmane Sonko. Interné dans une unité pénitentiaire médicale après avoir été battu par des gendarmes lors de son arrestation le 2 juin, ses demandes de liberté provisoire rejetées, son entourage s’en remet à une séance de prières pour qu’il recouvre la liberté après plus de cent jours de détention.
Comme lui, de nombreuses personnes arrêtées durant les émeutes de mars et juin 2023 au Sénégal ou en lien avec leurs activités politiques sont dans l’attente d’une suite à leur procédure judiciaire. Ils sont près de 500 selon les autorités judiciaires, un millier selon le parti Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité).
« A Dakar, pour l’essentiel, ils sont tous en instruction », explique Me Amadou Diallo, avocat de plusieurs détenus. La capitale concentre la majorité des personnes incarcérées suite aux différentes manifestations organisées en marge des affaires judiciaires qui concernent Ousmane Sonko. Alors que la plupart des procès qui se sont tenus hors de la capitale se sont soldés par des relaxes massives ou des peines légères, à Dakar, seuls les mineurs ont pour le moment été jugés en flagrant délit.
Les adultes restent accusés d’association de malfaiteurs « en lien avec une entreprise terroriste » ou encore « de participation à un mouvement insurrectionnel », des charges criminelles pour lesquelles la détention préventive peut être illimitée. Le procureur de la République avait déjà donné le ton en juin en déclarant « opter pour la pleine rigueur de la loi dans les poursuites ».
La ligne intransigeante du pouvoir
Suite à la condamnation le 1er juin d’Ousmane Sonko à deux ans de prison dans le dossier Sweet Beauty où il était accusé de viol par une jeune masseuse, des émeutes avaient fait vingt-trois morts selon Amnesty International. Le parquet a depuis fait appel de plusieurs des rares remises en liberté provisoire accordées à certains détenus.
Début septembre, une partie de la presse sénégalaise avait pourtant cru à une décrispation après la libération de plus d’une centaine de détenus. Les résultats d’une médiation ? Non, assure-t-on du côté du ministère de la justice. Il s’agissait simplement de la fin de la période maximale de détention préventive pour ces personnes arrêtées pour des délits de participation à des manifestations interdites au mois de mars, alors que devait se tenir le procès d’Ousmane Sonko pour diffamation contre le ministre du tourisme Mame Mbaye Niang.
Finalement condamné en appel à six mois de sursis dans ce dossier puis en juin pour « corruption de la jeunesse », l’opposant arrêté le 28 juillet puis inculpé de plusieurs charges dont appel à l’insurrection a vu son parti dissous durant sa détention. En réaction, le leader de l’ex-Pastef avait entamé une grève de la faim, « suspendue » le 2 septembre après plus d’un mois. Le pouvoir, lui, n’a pas dévié de sa ligne intransigeante.
Signe d’une justice qui ne semble pas non plus prête à lâcher du lest sur les dossiers de ses partisans, le numéro 2 de l’ex-Pastef, Bassirou Diomaye Faye, a lui vu son dossier judiciaire s’alourdir. Le secrétaire général du parti détenu depuis avril, notamment pour outrage à magistrat, fait désormais face aux mêmes charges que son leader. Une situation que partage également Fadilou Keïta, un autre cadre du Pastef, emprisonné depuis décembre 2022 et aujourd’hui accusé de diverses infractions criminelles liées au terrorisme.
« Il n’y aura pas de procès »
Attendue par les détenus, leurs familles mais aussi une bonne partie de l’opinion sénégalaise, l’organisation d’un procès ne semble pas une priorité des autorités judiciaires. « Une fois en prison, l’idée de nous tenir un jour à la barre ne nous passait même pas à l’esprit », rigole l’un des détenus arrêté en mars et récemment libéré. « Une fois en instruction, il ne restait plus qu’à attendre le moment où notre sortie serait décidée », ajoute-t-il.
Papis Ndjim lui est convaincu qu’« il n’y aura pas de procès ». Son frère Hannibal, partisan d’Ousmane Sonko et militant célèbre sur les réseaux sociaux, est poursuivi pour financement d’activités terroristes et se remet d’une grève de la faim de trente-trois jours contre sa détention « arbitraire » depuis février. « Je suis moi-même en liberté provisoire depuis 2019 après avoir participé à une marche », explique-t-il, voyant derrière les longues durées d’instruction « une volonté de faire taire » des opposants.
Pour l’heure, le passage devant les tribunaux de M. Sonko et ses proches n’est pas inscrit à l’agenda judiciaire, alors que se profile la présidentielle prévue en février 2024. Dans l’urgence, la défense de l’opposant s’est pourvue le 14 septembre devant la Cour de justice de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest. Ses avocats espèrent ainsi faire annuler la dissolution de son parti et suspendre sa radiation des listes électorales qui hypothéquerait ses chances de concourir au prochain scrutin.
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