Depuis le mois d’avril, Circus Baobab propose au public parisien un spectacle hors norme qu’il n’est pas près d’oublier. Pendant une heure, des Guinéens de 18 à 32 ans effectuent une suite de numéros à base de pyramides humaines et de portés lancés, ponctués de danses millimétrées, avec comme trame de fond la problématique de l’eau alorrs que le plastique a envahi tout le pays. L’un des acrobates, Fodé Kaba Sylla dit Vichy, rappelle que c’est une mise en scène périlleuse. « Normalement on est quinze, mais deux d’entre nous se sont blessés à l’entraînement… Mais on a l’habitude, on est des durs, nous, on vient de la rue. »
Circus Baobab, déjà un beau parcours international
La troupe que l’on a découverte en finale 2022 de l’émission La France a un Incroyable Talent sur la chaîne de télévision M6 est déjà passée par le Maroc, l’Allemagne, la Belgique et va se retrouver bientôt en Suède, en Finlande ou au Brésil. Artistes en résidence dans les deux théâtres de la Scala, de Mélanie et Frédéric Biessy, ils seront également programmés au festival d’Avignon cet été. Un succès historique qui est le fruit d’un long travail de terrain. Le projet a effectivement vu le jour dès 1998 grâce au réalisateur de cinéma Laurent Chevallier aidé par le ministre guinéen de la Culture d’alors, Telivel Diallo. Cherchant à suivre un cirque itinérant pour le projet d’un film, ils ont monté ensemble le premier cirque acrobatique aérien d’Afrique, qui est devenu depuis un modèle pour tout le continent. « Notre but est de briller dans un certain nombre de pays d’Afrique, pour qu’on puisse dire que le cirque peut donner de l’avenir », explique Vichy.
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D’excellents acrobates portés par des messages cruciaux
Il y a environ dix ans, la deuxième génération de Circus Baobab s’est formée. Elle constitue aujourd’hui une véritable famille. « On voyage ensemble, on mange ensemble, on dort ensemble, on fait tout ensemble », confie Otto Fodé Camara, trapéziste au beau sourire. « Le metteur en scène Yann Ecauvre est venu nous voir en Guinée pour que l’on choisisse ensemble la thématique. On a réfléchi aux problèmes du pays, on a parlé de galère, de chômage, des soucis politiques, etc. On a choisi l’eau, car la Guinée est censée être le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest mais comme dans beaucoup de pays, il y a une pénurie terrible en ce moment. »
Un chemin pas évident pour les jeunes circassiens
Sous forme associative, le cirque n’oublie pas son ambition initiale qui est de former des enfants défavorisés à devenir des artistes professionnels. « Tout a commencé dans les quartiers pauvres d’où l’on vient. Au début on se cachait pour répéter », explique Camara. « Ça n’a pas été facile à cause de la situation du pays, de nos familles et du manque de soutien. » Les enfants venus en grande majorité du quartier de Matam se réunissaient sur les plages de Conakry pour s’entraîner. Candela, dans le cirque depuis presque vingt ans, explique : « Je n’ai pas été à l’école. Les grands frères nous ont emmenés quand on était petit. Moi, j’ai commencé à 9 ans. J’ai bossé tous les jours, du matin au soir ! Et il m’a fallu plus de dix ans d’entraînement avant d’être confirmé et de pouvoir faire la tournée. ». Apolitiques, ils ont toutefois conscience que leur action d’insertion sociale auprès de la jeunesse du pays montre l’exemple. « Seul le travail paie, à ce que l’on dit. Le résultat c’est que je peux voyager et gagner de l’argent là où il y a en a beaucoup qui sont restés dans la misère. » ajoute-t-il.
Un défi pour les femmes
Pour les Guinéennes, c’est aussi un message envoyé. Car c’est encore plus dur pour les femmes, comme le confirme Aïcha Kaïta, l’une des deux acrobates féminines du spectacle. « Nos mères préféreraient nous garder à la maison. Les parents pensent d’abord qu’à cause du cirque, nous n’allons pas avoir d’enfants, alors que c’est une manière de s’extraire des difficultés sociales. » Le choix du prochain spectacle a été fait en ce sens et concernera les violences faites aux femmes avec l’excision comme sujet principal.
Pour Richard Djoudi, ancien enfant de la Ddass, devenu producteur de Circus Baobab, cette expérience particulière d’insertion sociale va pouvoir se diffuser en Europe. « En France, il y a une énorme demande auprès de Circus Baobab pour accompagner des villes dans le cirque social et pour s’occuper des individus fragiles. ». L’amoureux du continent africain ajoute que « pour une fois, c’est un projet qui vient d’Afrique et qui va vers l’Europe… On a trop l’habitude que ça se passe dans l’autre sens, alors qu’il suffit d’être un tout petit curieux pour voir que l’Afrique a beaucoup à nous apprendre. Il est temps que ça soit un échange équilibré. »
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Une histoire de transmission
Grâce à Circus Baobab, des écoles de cirque social sont en ce moment en train d’être montées un peu partout en France, les anciens artistes devenant à leur tour formateurs. Certains enseignent déjà à Marseille ou à Châtellerault, la prochaine base à venir étant Paris. Ce qui compte, c’est la transmission, martèle Richard Djoudi. De plus, « la Guinée, politiquement, a une énorme carte à jouer à l’international avec Circus Baobab. C’est un modèle pour le pays car c’est la renaissance d’une véritable école des arts du cirque. Mais c’est aussi l’alphabétisation, l’apprentissage de l’hygiène et le travail du corps ainsi que tous les métiers connexes comme le son, la lumière, la régie, etc. »
En attendant, les premiers retours de Yé ! sont dithyrambiques. « On voit que le public est touché, un monsieur dans le public a pleuré l’autre jour. Les enfants aussi comprennent ce qu’on veut montrer, c’est important », explique Vichy, très satisfait. Cette remarque symbolise la belle philosophie du groupe. Candela souligne que « le cirque a changé notre existence. Oui, on gagne suffisamment d’argent pour soutenir nos familles et notre quartier en Guinée. Mais le plus important, c’est qu’il nous apporte de l’avenir. Le cirque est une passion qui m’a cultivé, qui m’a donné confiance en moi. Et de l’espoir. C’est une fierté. »
* Yé, L’eau, jusqu’au 10 juin à la Scala Paris et du 7 au 29 juillet à la Scala Provence.
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