Un décor de bus calcinés et de bâtiments délabrés, des groupes d’hommes cagoulés de noir et armés de kalachnikov qui passent comme des ombres et tiraillent au gré des affrontements avec les forces de sécurité : à deux heures de vol de Pointe-à-Pitre, Port-au-Prince présente un spectacle de chaos le plus complet où un acteur de premier plan, l’État, se distingue par son absence.
Mardi 5 mars, Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », un ancien policier connu pour avoir participé au massacre de La Saline, où 70 personnes avaient trouvé la mort, et dont le surnom est à lui tout seul assez évocateur, a annoncé devant les journalistes : « Si Ariel Henry ne démissionne pas, si la communauté internationale continue de le soutenir, nous allons tout droit vers une guerre civile qui conduira à un génocide. »
Le chef du gang « la famille G9 », le plus puissant de l’île, a en effet réussi à fédérer la majeure partie des 300 organisations criminelles qui sèment la terreur dans le pays depuis trois ans, dans une coalition baptisée, le plus sérieusement du monde, « vivre ensemble ».
Alors que 80 % de la capitale est contrôlée par ses troupes, « Barbecue », se posant en véritable Emiliano Zapata, a, dès jeudi 7 mars et toujours devant la presse, prononcé la déchéance du Premier ministre, donnant ainsi une véritable portée politique à son acte. L’intéressé s’est envolé pour Nairobi en vue d’aller quérir l’aide du Kenya, seul pays volontaire pour conduire l’envoi d’une force armée destinée à rétablir l’ordre sur l’île. Le départ de l’ancien neurochirurgien de 70 ans, diplômé de la faculté de Montpellier, a, en fait, donné le signal du déclenchement de l’insurrection par les groupes armés qui ont donné l’assaut du pénitencier central et la prison Croix-des-Bouquets dans la nuit du 9 au 10 mars, libérant ainsi 4 000 prisonniers venus grossir les rangs de leur armée du crime.
Nous subissons les conséquences de la domination de certains discours de gauche dans le tiers-monde
Jean Jonassaint, écrivain haïtien et professeur d’études françaises et francophones à l’université de Syracuse
L’académie de police mais aussi l’aéroport ont également été pris pour cible par les bandes mafieuses, Ariel Henry ayant dû être dérouté à Porto Rico, en territoire américain. Depuis, son absence entretient le flou et l’indécision au sommet de l’État.
Selon Jean Jonassaint, écrivain haïtien et professeur d’études françaises et francophones à l’université de Syracuse (États-Unis), également cofondateur de la revue en ligne HDN Digest : « Nous subissons les conséquences de la domination de certains discours de gauche dans le tiers-monde. On a poussé l’idée que les gens n’avaient que des droits et pas d’obligations, moyennant quoi les groupes sociaux réclament des choses que l’État ne peut pas leur offrir. La situation a d’ailleurs tellement empiré qu’il n’y a plus d’État. »
Pour Laurent Giacobbi, enseignant à l’université des Antilles et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), « Haïti est un pays qui possède une longue histoire de coups d’États depuis son indépendance en 1804, avec des interventions fréquentes venues de l’étranger. Qui plus est, le pays est une zone de rebond du trafic de drogue et notamment de cocaïne. La piste du financement de gangs lourdement armés par les cartels sud-américains demeure, par conséquent, plausible. »
Un État zombie
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, tiré de son lit par des mercenaires colombiens, Ariel Henry exerce, de report d’élection en report d’élection, un intérim qui s’est installé dans la durée, le pays s’enlisant dans une guerre des gangs dans laquelle l’État les a laissés progressivement prendre le contrôle de la majeure partie du territoire.
Toujours selon Jean Jonassaint, « le président Aristide [un ancien prêtre sur lequel l’Occident avait fondé beaucoup d’espoirs, NDLR] a enclenché une destruction systématique de l’État en violation de la Constitution ». Et pour cause. Il a dissous l’armée en 1995. Si certains anciens militaires ont été réintégrés dans la police, la majorité s’est retrouvée désœuvrée et s’est reconvertie dans le banditisme. « Le meurtre de Jovenel Moïse, ajoute-t-il, a créé une rupture dans l’histoire récente de Haïti. La crise est partie du fait qu’on ne savait pas qui avait la légitimité pour le remplacer, car la Constitution était floue sur la question. »
À cette heure, l’incertitude politique demeure, en même temps que le chaos s’installe toujours davantage dans l’île. Antony Blinken, le chef de la diplomatie américaine, a plaidé pour une « transition » politique urgente. Mais comment imaginer que des élections puissent se tenir quand un chef de gang dicte sa loi à un Premier ministre ?
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