Avant de prendre en main le MC Alger, dont il est actuellement
l’entraîneur, Patrice Beaumelle a été le sélectionneur de la
Côte d’Ivoire entre 2020 et 2022, après en avoir été l’adjoint en
2014-2015. A quelques jours du coup d’envoi de la CAN 2023, le technicien français s’est confié en
exclusivité pour
Afrik-Foot.com. Et il ne s’en cache pas : l’ex-adjoint
d’Hervé Renard aurait aimé diriger les Eléphants pour ce tournoi au
pays.
Entretien réalisé par Nacym
Djender,
La CAN qui démarre dans quelques jours sans vous en
Côte d’Ivoire, ça ne laisse pas
indifférent, non ?
C’est vraiment un grand plaisir parce que j’ai vu les stades qui sont enfin
finis, j’échange beaucoup avec les joueurs ivoiriens et c’est une
pression, une saveur particulière d’organiser une compétition chez
soi.
Vous auriez aimé rester à la tête des Eléphants pour disputer une CAN
at home, non ?
Oui, oui ! Bien sûr. Mais, vous savez, je suis allé au bout
au bout de mon contrat. Il ne faut pas oublier que quand j’arrive
en Côte d’Ivoire, mon président Augustin Sidy Diallo décède
du COVID, paix à son âme, ce qui a apporté beaucoup
d’instabilité puisqu’on se retrouve sans président, avec un comité
de normalisation qui prend les rênes de la fédération, le COVID qui
nous empêche de jouer… Par contre, j’ai le sentiment d’avoir créé
une équipe avec une âme et de la qualité. Donc, oui, j’aurais aimé
faire cette CAN mais je suis allé au bout de mon contrat.
Juste avant, puisqu’on joue la France et l’Angleterre avant les
élections, j’aurais pu renouveler car le comité de normalisation
m’avait proposé de renouveler en attendant les élections. Mais,
moi, ce que je voulais c’était aller au bout de mon contrat et voir
selon le nouveau président qui allait succéder. Si l’ancien
président avait été réélu, je pense qu’il y aurait eu de la
continuité et je serais resté car on avait vraiment planté de
bonnes bases dans cette équipe de Côte d’Ivoire. Donc, oui,
j’aurais adoré pouvoir faire la CAN à la maison.
« Avec Copa Barry, on a cette histoire gravée à jamais
dans nos cœurs »
En 2015, l’image d’un tête-à-tête mémorable entre vous
et le gardien ivoirien Copa Barry est restée dans
l’histoire. Racontez-la nous en détails…
Copa Barry a été pendant de nombreuses années numéro un et
lorsqu’on arrive à la CAN, Hervé Renard
décide de changer et de mettre Sylvain
Gbohouo. Donc, Copa se retrouve numéro 2, Hervé lui
dit avant la CAN qu’il va être numéro 2, Copa hésite à venir, puis
il vient mais, bien sûr, comme tout champion, il le vit assez mal.
Donc c’est difficile pour lui. Et moi, pendant toute la CAN je
veille sur lui et je lui remonte le moral. Comme il est très
croyant, je lui ai dit « Dieu fait bien les choses, tout ce qui est
fait est bon, reste concentré sur ton travail, on ne sait jamais ce
qu’il peut se passer ».
On discutait au quotidien, il était très investi dans l’équipe
mais, d’un point de vue personnel, il avait mal parce qu’il ne
jouait pas. Donc, pour la faire courte, la veille de la finale,
Gbohouo se blesse au genou sur un exercice d’entraînement aux tirs
au but et on se regarde, Copa Barry et moi, on a tous les deux
compris que c’est lui qui allait jouer la finale pour finir le
travail. Et quoi de plus beau que de finir le travail que d’aller
aux prolongations, on est à 0-2 aux tirs au but après deux
penalties, c’est lui qui en arrête deux autres, puis c’est lui qui
arrête le dernier. Il arrête le penalty du gardien ghanéen et c’est lui qui marque le
dernier but puisqu’il est le dernier des onze joueurs à tirer.
Puis, il vient, il me prend dans ses bras et on s’est compris. Donc
on a cette histoire, lui et moi, gravée à jamais dans nos cœurs et
dans nos têtes… Cette image, c’est énorme.
🇨🇮#CAN2023
Ce jour-là en 2015, COPA BARRY était là, avec ses coéquipiers,
pour offrir à la Cote d’Ivoire sa deuxième étoile de la CAN !
Merci pour ce moment ! pic.twitter.com/vCtbBB9xg3— badciss ™ (@Badciss) January 7, 2024
Que lui disiez-vous exactement pour le féliciter ?
Quels étaient les mots lâchés à ce moment-là ?
Je lui disais d’être fier, il appelait sa maman. Vous savez,
quand on est joueur, comme les entraîneurs, on peut aussi subir
beaucoup d’insultes. Dans certaines Coupes du monde ou Coupes
d’Afrique, le joueur peut être maltraité dans le pays. Donc, il
s’est retrouvé en paix avec lui-même dans son pays, et cela n’a pas
de prix. J’ai beaucoup d’affection pour tous mes joueurs, mais je
suis très fier d’avoir pu échanger avec Copa Barry tout au long de
la compétition en 2015 et de l’avoir accompagné et aidé afin qu’il
soit le Copa Barry de la finale et qu’il nous aide tous à remporter
cette CAN. Sans oublier, bien sûr, le travail effectué par Sylvain
Gbohouo sur les autres matchs.
Le Montpelliérain Jean-Louis Gasset, avec ses Eléphants
va avoir une CAN avec beaucoup de pression sur les épaules. Il
démarrera contre la Guinée Bissau. Comment vont-ils jouer, selon
vous ?
Il y a beaucoup de pression, il va falloir bien démarrer les
compétitions pour ne pas avoir cette chape de plomb trop
importante. Il va donc falloir gérer cette pression et la tourner
de manière positive pour être un complément de motivation qui va
aider à la performance et non pas inhiber.
« Il y avait la touche du coach, Hervé Renard, c’était le
patron, mais il y avait aussi pas mal de Patrice Beaumelle »
Qu’avez-vous appris après tant d’années passées sur le
continent africain ?
J’ai appris que j’ai autant apporté au continent africain de ma
philosophie, de mes valeurs, d’où je suis passé, je laisse une
trace, c’est sûr. Mais je dirais que le continent africain, où je
suis passé, m’a beaucoup apporté aussi. Au final, il n’y a pas de
hasard. Si je suis sur ce continent, c’est que j’ai été fait pour
cela. Au quotidien, je prends beaucoup de plaisir. Je me sens prêt
pour aller dans n’importe quel continent au monde, parce que le
football est universel…
Vous envisagez de quitter l’Afrique ?
Ce que je veux dire, c’est que je remercie sincèrement le
continent africain pour cette authenticité, la joie que chaque
personne m’apporte. Bien sûr, il y a parfois des moments
difficiles, ça fait partie du métier. Mais en tout cas, là où je
suis passé, les gens savent très bien que j’ai tout donné, j’y ai
mis du cœur, j’y ai mis de la motivation, de l’envie, du
professionnalisme. Je n’ai pas triché. Pour ça, je suis fier de mon
passage en Afrique.
Vous vous sentez enfin sorcier blanc,
aussi ?
(Il rigole franchement). Je me sens citoyen du monde et
aujourd’hui citoyen africain à part entière parce que j’ai vraiment
bien visité ce continent. Je ne dirais pas sorcier parce que je
pense que le continent africain m’a adopté et je le remercie.
Comment on peut sortir de l’ombre d’Hervé Renard dont le
nom est encore associé au vôtre ?
En faisant du Patrice Beaumelle et pas du Hervé Renard. C’est ce
que j’ai toujours dit. Je ne sais faire que du Patrice Beaumelle.
Parfois, dans les équipes qu’on a entraînées ensemble, il y avait
bien sûr la touche du coach, Hervé Renard, puisque c’était le
patron, mais il y avait quand même aussi pas mal de Patrice
Beaumelle. Donc, je ne sais faire que du Patrice Beaumelle. Après,
quand on est numéro 2, on est souvent dans l’ombre, mais je reste
le même et je ne sais faire que du Patrice Beaumelle.
Il vous faut impérativement un titre majeur en tant que
coach principal pour gagner vos galons ?
Oui, dans le football de haut niveau on n’existe que par le
palmarès. Quand on me parle, je le dis souvent, j’ai 45 ans, sur la
dernière CAN j’étais le plus jeune sélectionneur, mais en même
temps, j’étais celui qui avait participé au plus grand nombre de
CAN. J’ai fait sept CAN, j’en ai gagné deux, j’ai fait une Coupe du
monde. Donc j’ai déjà un palmarès. 90% des coachs qui font une
carrière enchaînent des matchs de haut niveau avec leur club ou
leur sélection mais n’ont rien gagné. Par chance, j’ai gagné.
Certes, en tant qu’adjoint, mais j’ai gagné. L’adjoint a aussi sa
coupe, sa médaille et son palmarès.
Et puis sa patte !
Exactement ! Bien sûr, je veux gagner toutes les
compétitions que je joue et je veux apporter de la joie dans le
club ou la fédération où je travaille et, oui, un titre majeur avec
le Mouloudia m’apporterait beaucoup de joie, de plaisir et de
satisfaction pour mon travail depuis plus de 25 ans dans le haut
niveau.
« Je suis très bien en Algérie et j’espère que ça va durer le
plus longtemps possible »
Quel est l’autre pays qui vous attire pour la qualité de
son football en Afrique ?
En Afrique, j’aime beaucoup l’Égypte parce que c’est un pays qui
est vraiment footballistiquement préparé pour remporter des titres,
quand on voit Al Ahly…
Vous auriez pu justement aller à Al Ahly…
Oui, oui, bien sûr. C’est un pays de plus de 100 millions
d’habitants, ce sont des fanatiques, donc j’aime beaucoup le
football égyptien. Ils sont
très conservateurs, la majorité des joueurs jouent au pays, donc ça
c’est aussi quelque chose d’important. Il est bien structuré.
Après, l’Afrique du
Sud aussi est très bien structurée, ils jouent bien.
Mais sincèrement, j’ai la sensation que l’Afrique est en train de
bien se structurer, je vois la Tanzanie qui se développe bien, je
vois certains pays qui sont de plus en plus à même de proposer des
équipes compétitives en Champions League ou en Coupe de
la CAF. Mais je suis très bien en Algérie et j’espère que ça va
durer le plus longtemps possible.
Quel pays possède le plus de talent en Afrique selon
vous, vous qui avez visité presque tous les pays et quel
football appréciez-vous le plus en Afrique ?
Je dirais que chaque pays a sa spécificité. Quand je vois le
Sénégal, c’est un pays qui
exporte beaucoup de joueurs en Europe et qui a un talent fou. Ils
ont des joueurs d’un gabarit intéressant. Souvent, on retrouve ces
académies, ces joueurs qui partent en Europe très vite. La Côte
d’Ivoire, pour y avoir vécu, il y a un gros réservoir de joueurs
d’un potentiel énorme. L’Algérie et les pays du Maghreb sont
vraiment des pays de football. Je dirais que tout le continent
africain est rempli de footballeurs de talents et de génies. Il
faut juste que chaque pays puisse donner les infrastructures et les
moyens, avec de bons éducateurs, un cadre pour que les joueurs
puissent être encadrés dès leur plus jeune âge, comme en Europe ou
au Brésil. J’ai sillonné tout le continent africain et je peux vous
assurer qu’il y a de la qualité partout.
« La mission était d’aller sur les terres où l’avion zambien de
1993 s’était crashé »
Racontez-nous pour terminer, une anecdote qui n’a jamais
filtré dans la presse au sujet de vous et Hervé Renard
?
Je me revois dans les bureaux à Bologhine (le stade de l’USM
Alger), où le président de la Fédération zambienne, Kalusha Bwalya,
m’appelle et me dit qu’on vient de se qualifier aux Comores pour la CAN 2012 et qu’ils
veulent que je revienne. J’avais une clause libératoire pour
revenir en sélection et lorsque je reviens en Zambie avec Hervé…
Il vous a appelé vous personnellement ou tous les deux
?
Oui, il m’a appelé, après il a certainement appelé Hervé, mais
j’ai le souvenir…
Il voulait le tandem ?
Oui, oui, une condition indispensable c’était qu’on y retourne
tous les deux pour finir le travail et c’est ce qu’il m’avait dit.
Donc, je me revois lui dire qu’on allait gagner la CAN et on l’a
gagnée. C’est un souvenir à jamais gravé car ça peut surprendre les
gens qui diront « mais c’était avec la Zambie et tu
veux la gagner ? ». En fait, j’avais fait un
questionnaire et je me souviens que j’avais demandé à tous les
joueurs leurs règles, leurs objectifs, et je l’avais montré à Hervé
avant la CAN et tous les joueurs m’avaient dit « coach, on
veut gagner une CAN avec toi ! On va la gagner !»,
c’est ce qu’ils m’avaient répondu. C’est une vraie anecdote.
Ça me donne des frissons parce qu’on était tous partis en
mission, en fait. La mission était d’aller sur les terres où
l’avion zambien de 1993 s’était crashé. On a joué juste à côté, on
était allés sur la plage et ce soir-là, on n’était pas onze sur le
terrain, on était 14 millions de zambiens qui voulaient la
même chose : gagner la CAN. Et on l’a gagnée ! C’est une
anecdote vraie, il y avait comme une énergie entre les joueurs et
nous, comme si on savait qu’on allait gagner cette CAN.
Et la symbolique de Kalusha, le rescapé miraculeux devenu
président de la fédération…
Exactement ! Il jouait en Europe et donc l’avion qui
partait de Lusaka est allé directement à Dakar. Ils étaient deux,
Kalusha et Musonda, qui évoluait aussi en Belgique. Ce sont les
deux joueurs de l’équipe qui n’étaient pas dans l’avion.
Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour 2024, pour
terminer ?
La santé, le bonheur, la joie et partager cette joie en juillet
ou en juin avec tous les supporters verts et rouges à Bab el Oued,
la Casbah et dans toutes les villes du monde où résident les
supporters du Mouloudia d’Alger.
Nacym Djender
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