L’été met une loupe sur les effets de la crise climatique. Particulièrement dans le Var et les Alpes-Maritimes, où la chaleur est déjà caniculaire, la sécheresse installée depuis de longs mois, et où les incendies n’attendent qu’une étincelle.
Une loupe, aussi, sur le chemin qu’il nous reste à parcourir pour mieux faire face à la crise climatique, alors qu’on s’apprête plutôt à prendre celui des vacances. La période estivale cristallise aussi le manque d’équité face aux enjeux environnementaux: toutes les vacances n’ont pas le même impact. C’est ce que Thomas Wagner nous aide à comprendre au travers de « Bon Pote », un média indépendant qui veut nous inculquer une conscience écologique. Plus en mode pédagogue que redresseur de torts, il vulgarise les données des scientifiques.
Le tourisme, c’est 8% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, produites à plus de 70% par les transports aérien et routier (1). Ça veut dire que le premier point sur lequel on peut agir pour réduire son empreinte carbone pendant les vacances, c’est la façon dont on se déplace?
C’est en effet le poste le plus important. Mais pour agir, il faut d’abord que chacun connaisse les conséquences de ses vacances. Sur le site de « Bon Pote », on a un simulateur d’empreinte carbone qui permet de le faire.
Aujourd’hui, rien n’interdit par exemple de venir de Lille aux calanques de Marseille en voiture; pourtant, ça a des conséquences. Donc il faut réfléchir à ça, sortir du cadre uniquement légal et comprendre l’impact sur le climat, sur la biodiversité.
Bien sûr, des lectrices et lecteurs m’écrivent tous les jours pour me dire que quand le train est à 150 euros et l’avion à 30, le choix est vite fait. Et pour les étudiants, ceux qui gagnent peu, je le comprends.
Mais alors, dans ce cas, comment faire?
D’un côté, il faut intégrer que se déplacer, ça coûte cher, donc « moins se déplacer et mieux se déplacer » – c’est ce que j’écris tout le temps. De l’autre, pour respecter la neutralité carbone, qui est un engagement de l’État, j’appelle à des changements structurels: il faut que l’État mette les moyens pour qu’il y ait une vraie offre de TGV, plus accessible, plus fréquente.
En revanche, des propositions comme celles de François Ruffin de rendre les péages gratuits pour plus d’égalité sont stupides: je le comprends d’un point de vue social, mais ça fait perdurer la dépendance à la voiture individuelle.
Si c’est le point essentiel, le transport n’est pas le seul aspect des vacances sur lequel on peut jouer…
La nourriture est aussi un gros poste, avec plus de 20% des émissions de gaz à effet de serre en France. Aujourd’hui, c’est très difficile d’avoir une offre d’alimentation végétale. Les restaurateurs, qui font leur chiffre d’affaires de l’année sur trois mois, craignent de modifier leur offre, de peur que leurs clients ne soient pas contents.
Je pourrais aussi parler des restrictions d’eau, de l’empreinte carbone des bâtiments, des piscines… Dans tous les cas, il y a des bonnes pratiques à adopter.
Mais encore une fois, pour que les citoyens fassent des efforts, il faut qu’il y ait des changements structurels.
Un changement structurel semble justement apparaître autour du surtourisme, comme les jauges de visiteurs mises en place à Porquerolles: une bonne nouvelle pour l’environnement?
Je ne sais pas s’il y a des retours d’impact, mais sur le principe, je trouve ça génial: limiter le nombre de personnes, c’est positif. Ça montre que tout est une question de volonté et d’arbitrage politique. Ça permet aussi de véhiculer un message. À condition bien sûr que ce soit amené de la bonne façon, en expliquant pourquoi c’est nécessaire.
Sur le surtourisme, prépondérant dans le Sud-Est et dans le Var, premier département de tourisme après Paris, le gouvernement envisage la mise en place de groupes de travail avec les influenceurs. Leur encadrement vous semble-t-il nécessaire?
C’est vrai que selon le nombre de followers qu’ont ces personnes, ça peut être une folie. Une Léna Situation recommande un café à Paris et c’est un feu complet! Heureusement, certains influenceurs tourisme, comme Les Others, n’indiquent pas forcément les endroits où ils vont, pour éviter ces effets-là. Mais ça reste très marginal.
Il est certain qu’il faut légaliser certaines pratiques et en interdire d’autres. Par exemple, les influenceurs qui proposent des jeux d’été pour gagner des billets d’avion et traverser l’Europe. En 2023, où ça brûle partout, où on bat des records de chaleur, c’est une évidence!
En revanche, des voyages en train, pourquoi pas: parce que, encore une fois, le but n’est pas d’interdire, mais de voyager responsable.
Il semble cependant que cet été le Sud ait un peu moins la cote, tandis que le Nord ou le Pas-de-Calais feraient le plein. Faut-il y voir une adaptation des vacances au climat? Une volonté de minimiser les déplacements?
Je pense que c’est multifactoriel. Mais pour répondre à ces questions, il faudrait une vraie tendance au-delà d’une saison ou deux. En revanche, il est possible que certaines régions finissent par tirer un avantage concurrentiel en disant: « Chez nous, il fait 30°C, pas 40, c’est respirable ». Parce qu’à partir de 40°C, on ne fait plus de sport, on ne peut plus être dehors avec ses amis, on ne fait plus l’amour comme on veut. C’est ça, la vraie écologie punitive! Les gens parlent de liberté auxquelles on s’attaquerait, mais c’est justement pour les préserver qu’on se bat.
Effectivement, nombre de citoyens se sentent souvent mis en cause, quand d’autres – souvent les plus fortunés – ne se privent pas. Dans ce contexte, comment amener chacun à faire mieux?
Ça s’appelle la justice sociale. C’est bien pour ça qu’il faut faire appel à la loi. Aujourd’hui, il est légal de faire des Paris-Nice en jet privé: c’est ça qu’il faut réguler.
Pas seulement pour une question d’empreinte carbone, mais bien d’acceptabilité sociale. Douze millions de Français sont en précarité énergétique. Certains ont gardé quelques centaines d’euros pour l’été. Si on leur dit qu’ils ne pourront pas prendre l’avion pour aller dans leur séjour all-inclusive en Grèce, mais que Bernard Arnaud peut faire ce qu’il veut sur son yacht après un vol en jet, c’est inaudible. Et ce n’est pas moi qui le dis! C’est rappelé par tous les scientifiques: sans justice sociale, pas de transition écologique.
Et ça ne vous rend pas pessimiste?
Ça me rend lucide. Le changement climatique est politique, fonction des décisions passées, présentes, mais aussi futures. Donc nous avons encore notre avenir climatique entre les mains. C’est pour ça que mon objectif, à travers « Bon Pote » est d’informer les Français. Il faut faire comprendre, afin que chacun soit à même de voter pour les bonnes personnes. Après, si une majorité est OK pour les étés à 50°C, les inondations, la sécheresse et les feux, alors ce sera une décision démocratique. Mais je doute que ce soit le cas. Parce qu’une fois que les gens sont vraiment informés, les changements sont visibles.
1. Selon une étude menée par des chercheurs des universités de Sydney, du Queensland et de Cheng Kung, publiée dans la revue scientifique Nature Climate Change.
Bio express
17 mai 1986: Thomas Wagner naît à Paris, tout comme sa conscience verte, entre un papa écolo et un frère végan…
2009: il est diplômé d’un master 2 en finance de marchés à l’ESLSCA, une école de commerce. Il obtient son premier poste en 2010.
Novembre 2018: sur Internet, Thomas Wagner devient « Bon Pote », l’ami qui veut du bien à l’environnement.
Novembre 2020 : il quitte définitivement son job, parce qu’« il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre société ». Il sort de l’anonymat en janvier 2021.
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