Côte d’Ivoire-AIP/ Dr Blaide Eric, le seul médecin gynécologue dans le Tonkpi toujours disponible pour sauver la vie des donneuses de vie (Interview-portrait)

Man, 28 mars 2023 (AIP)- Médecin gynécologue au service gynécologie du centre hospitalier régional de Man, Dr Blaide Franck Eric, né en 1978 à Santa (département de Biankouma), marié et père de quatre enfants, est sollicité par les nombreuses femmes fréquentant son service.

Gynécologue-obstétricien depuis une dizaine d’années au CHR de Man, Dr Blaide suscite des interrogations sur sa résilience à animer 24h sur 24h le service de gynécologie où des patientes affluent de partout. Du Guémon, du Bafing et même de la Guinée voisine, les patientes viennent se faire être auscultées par le praticien.

« Ce monsieur à lui seul incombe la responsabilité de toutes ces femmes qui viennent un peu partout dans la région pour des consultations et autres problèmes, il est seul à tout faire, c’est un bosseur, mais ça nous fatigue les longues attentes. Vivement qu’un autre gynécologue vienne l’aider dans sa tâche », plaide la présidente des associations féminines de Man, Dosso Noëlle.

Assumant volontiers sa part de responsabilité dans le milieu médical où il exerce, Dr Blaide Franck Eric souhaite que les problèmes de son service qui constitue « une urgence par excellence » connaissent une solution.

Dans une interview accordée à l’Agence ivoirienne de presse (AIP), le jeune praticien, profondément ancré dans la médecine où exerçait son défunt père, infirmier spécialiste anesthésiste et réanimateur, se donne les moyens d’organiser et de booster le service de gynécologie du centre de santé de référence de la région du Tonkpi.

 » ce metier est sacerdoce, et Dieu m’épaule à tenir le bout pour toujours apporter assistance aux femmes »

AIP : Depuis combien de temps vous vous retrouvez à servir comme seul gynécologue à l’hôpital de Man, pourtant un pôle régional ?

Il faut dire que depuis juillet 2021 jusqu’à ce jour, je me retrouve tout seul comme médecin gynécologue au CHR.

Comment vous arrivez à gérer tout ce flux de patientes qui viennent de Man et d’un peu partout dans la région ?

Je me retrouve tout seul, mais c’est une organisation interne qu’il faut faire. J’arrive au service très tôt le matin (7h30 – 8h) et je m’organise à faire à la fois le staff de tout ce qui s’est passé au cours de la garde lors des 24h précédentes. Et ensuite, je m’exerce à gérer tout ce qui est urgence en salle d’accouchement et bien sûr procédé aux consultations. Ce n’est pas facile, bientôt deux ans, nous partons dans la troisième année, ce n’est pas évident pour moi seul de le faire, mais avec la grâce de Dieu et avec toute la famille qui me soutient, j’arrive à surmonter ces difficultés.

Vous arrive-t-il parfois d’être débordé ?

Je suis obligé parfois de réduire mes consultations pour parer aux plus urgents qui arrivent de toutes les contrées du Tonkpi.

Les femmes enceintes qui arrivent de Zouan-Hounien, Danané, Biankouma, Man et Sipilou, lorsqu’il y a des difficultés, c’est vers le CHR de Man qu’elles. C’est le seul centre régional qu’il y a. Et parfois nous avons également une autre région qui est juste à côté de nous, la région du Guémon avec les villes comme Facobly, Sémian et Kouibly. Et ensuite l’autre grande région à côté de nous, le Bafing qui, depuis le mois de septembre-octobre 2022, a maintenant un gynécologue obstétricien qui arrive vraiment à tamponner le flux de personnes qui arrivent au niveau du Bafing.

J’ai aussi des patients qui viennent de Grand-Bassam, de Tiassalé, de N’douci, même de Guinée pour me voir ici au CHR de Man.

Depuis juillet 2021, seul gynécologue pour tout le Tonkpi

Combien de patientes recevez-vous en moyenne par jour pour des consultations ou des opérations ?

En moyenne, nous avons 15 à 20 patientes (parlant des consultations) sans compter les urgences obstétricales. Donc les femmes enceintes qui arrivent pour des difficultés et qui doivent faire des césariennes. Et en moyenne, nous sommes autour de sept à huit césariennes par jour. Donc par semaine, nous sommes autour d’une cinquantaine d’interventions et autour de 200 interventions par mois.

Quel est votre secret à pouvoir toujours tenir en solo ce service malgré l’énormité des tâches ?

Le service gynécologie obstétrique, c’est un service d’urgence par excellence et moi je m’appuie en général, comme je le dis toujours, sur Dieu. C’est lui qui m’aide, c’est lui qui m’épaule, c’est lui qui me donne tout ce courage. Peut-être ma jeunesse et puis ma fougue font que j’arrive à tenir, mais ce n’est pas évident. Ce n’est pas facile, mais c’est ce que j’ai choisi de faire et je suis content de le faire avec l’appui de Dieu qui, tous les jours, m’épaule, me donne cette force de pouvoir satisfaire au maximum les dames.

Au cours de l’une de vos interventions, tard dans la nuit, votre domicile part en fumée, vous perdez tout. Racontez cet épisode malheureux.

La nuit du mardi 21 au mercredi 22 juin 2022, ma maison est partie en fumée. Je suis allé au boulot mardi matin dès 8 heures. Je suis resté toute la journée au bloc opératoire jusqu’à 22h – 22h 30. Au moment où je saute dans mon véhicule pour regagner le domicile, je vois rentrer dans le CHR une ambulance. Je marque un arrêt pour voir où le véhicule se dirige et je me rends compte c’est bien dans mon service que le cas est acheminé.

Je rebrousse aussitôt chemin et je me retrouve en face d’une dame en situation de choc. Elle perd abondamment le sang après une couche. Rapidement, il fallait intervenir. Jusqu’à 2h 00 du matin, nous étions encore sur cette dame. Nous avons pu stopper l’hémorragie, mais étions en train d’observer encore. Pendant que j’étais au bloc, je reçois un coup de fil et on me passe mon épouse en pleurs, me disant que toute la maison est en feu.

 » le service de gynécologie obstétrique est un service d’urgence par excellence, on a donc besoin d’un ou deux gynécologues pour nous aider à faire tourner convenablement ce service 24h sur 24h »

Je sors rapidement du bloc accompagné de mon aide opérateur, tout en laissant des consignes à l’anesthésiste pour faire la veille auprès de la patiente.

J’arrive à la maison autour de 2h 45, toute la maison est en feu. Tout mon domicile est en feu. Tout a brûlé. Tout ce qu’on avait eu pendant près de 15 années de vie, elle et moi, tout est parti en fumée. Mais nous avons mis notre foi en Dieu. Si la vie de ma famille a été sauvée, pour moi, je n’ai rien perdu. On a dit à Dieu, s’il a permis cela, lui seul sait pourquoi.

Toute la ville de Man et les cadres se sont mobilisés pour nous apporter leur soutien.

Votre adresse à Dieu, semble-t-il, n’est pas restée lettre morte, puisqu’un peu plus d’un mois après cette tragédie, Dieu vous fait grâce et vous êtes retenu meilleur cadre supérieur de la santé au prix de l’excellence 2022 ?

Je n’avais pas les mots, vraiment j’étais abasourdi quand le directeur régional de la Santé m’a annoncé que c’est moi qui ait été retenu comme meilleur cadre supérieur de la santé au prix de l’excellence 2022.

Lorsque ma hiérarchie m’a coopté comme candidat, j’ai dit à Dieu, j’ai tout perdu et tu m’envoies à une compétition alors que je n’ai même pas un dessous. Mais attends, tu veux que je parte me présenter devant les gens comment ? Mais aussi si tu m’envoies là-bas, tu sais ce que tu vas me donner comme récompense. Alors j’ai obéi à ma hiérarchie et mon dossier a été acheminé. Et ça donné le résultat que tout le Tonkpi a salué en août 2022.

Je tiens à dire merci au Seigneur parce qu’il a fermé une porte, il a ouvert une autre beaucoup plus grande.

Votre regard du plateau sanitaire du CHR et la prise en charge des patients, en particulier au service gynécologie obstétrique

Le nouveau centre hospitalier fait la fierté du Tonkpi. Mais ce pôle sanitaire avec le matériel qui s’y trouve, a besoin de personnel qualifié et pléthorique.

Sinon en matière de matériel de prestation, nous n’avons rien à envier à ceux qui sont à Abidjan.

Mais si nous n’avons pas un personnel pour pouvoir utiliser ce qui a été mis à notre disposition, malheureusement tout ce matériel risque de se détériorer pour faute d’utilisation.

Aujourd’hui donc, il faut des prestataires de santé qualifiés. On doit nous amener du personnel pour aider nous qui sommes seuls ici. Il faut un ou deux autres gynécologues dans le service pour permettre à ce que ce service tourne 24h sur 24 h avec tous les services proposés.

Il faut également un personnel paramédical donc plusieurs sages-femmes, car nous en avons très peu, en nombre, dans ce pôle sanitaire. Nous disposons aujourd’hui de 22 lits d’hospitalisation et de 12 lits en salle d’accouchement pour un personnel de deux sages-femmes par jour. Ce qui est insuffisant.

Plus, elles seront irritées par le travail, plus la réception et l’accueil qui, normalement doivent être de mise pour tout prestataire de santé, vont se détériorer parce qu’il y a une surcharge de travail.

(AIP)

Réalisée par Delphin EHUI Boa, Chef bureau régional de Man 

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