Côte d’Ivoire: ces expulsions qui provoquent une guerre fratricide au sein du pouvoir

La démolition du marché « Djè Konan » emménagé à l’intérieur du prestigieux jardin public de la ville d’Abidjan a brutalement tendu les relations entre Adama Bictogo, le puissant maire de Yopougon qui jouxte la commune du Plateau, et le nouveau gouverneur du District d’Abidjan, Cissé Bacongo, un Haussman ivoirien sans états d’âme. Mais ce dernier a finalement reconnu qu’il était allé trop loin en détruisant des maisons et des biens dans la commune dirigée par Adama Bictogo, qui comme lui est un baron du régime et qui plus est, président du Parlement ivoirien.

Reste maintenant à indemniser les victimes et à solder les vieilles haines entre les deux hommes, ce qui est une vraie gageure.

Un article de Z. Bati Abouè (correspondance)

Adama Bictogo , né le 14 décembre 1962 et élu président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire le 7 juin 2022 se bat enfaveur des victimes des expulsions de s commune au coeur d’ABIDJAN.

Tout avait commencé le lundi 29 janvier. Ayant appris de surprenants déguerpissements menés par le District d’Abidjan dans plusieurs quartiers de sa vaste commune, Adama Bictogo, Président du Parlement et maire de Yopougon, qui jouxte la commune du Plateau, fait part de sa colère, lors d’une rencontre publique avec les populations : « on ne peut pas venir détruire moralement des gens ! J’irai rencontrer le gouverneur pour lui dire que je refuse que tout engin rentre à Yopougon sans mon autorisation », tempêta-t-il, avant d’annoncer « un arrêté municipal qui réquisitionne la police nationale, la gendarmerie et la police municipale pour protéger tous les quartiers concernés (par le déguerpissement, ndlr) », et de promettre la saisie du « conseil d’Etat pour que le district, au regard des documents de propriété, dédommage ceux dont les maisons ont été cassées ». Adama Bictogo promettait aussi d’offrir le gite « à ceux qui n’ont pas de document de propriété (…) après les avoir identifiés », bien évidemment.

Un communiqué vengeur

Le lendemain, c’est au maire du Plateau, Jacques Ehouo, de réagir. À la tête de la commune la plus stratégique d’Abidjan qui compte moins de 10 000 résidents, mais concentre sur 3,945 km2 la présidence, l’Assemblée nationale, les principaux ministères, des sièges de banques, d’organisations internationales et des hôtels de luxe, il s’exprime dans un communiqué disponible sur les réseaux sociaux. « Le déguerpissement du marché Djè Konan », un site emménagé à l’intérieur du jardin public de la commune,est dénoncé. L’édile qui cite les textes en vigueur, affirme que ce jardin public fait partie de son patrimoine exclusif et se dit étonné de ne pas avoir été informé. 

Le nouveau gouverneur, Cissé Bacongo, qui passe pour être intraitable, n’a en effet jamais hésité à casser quitte à reconstruire. Or, c’est visiblement ce scénario qu’on assiste au Plateau.a aussi dans le collimateur d’autres espaces appartenant en réalité à des propriétaires privés qui les louent à titre d’exploitation pour la restauration collective ou pour des commerces divers.

Cissé Bacongo n’est pas n’importe qui. Secrétaire exécutif du parti au pouvoir, ministre-gouverneur, maire de Koumassi, il est surtout un proche d’entre les proches du président Alassane Ouattara. Son arrivée à la tête du District autonome d’Abidjan n’est donc pas un hasard. Car pour le placer à ce poste, le président ivoirien a dû se défaire de Beugré Mambé qui a toujours été prévenant à son égard. Au demeurant, l’ancien gouverneur d’Abidjan est Atchan, c’est-à-dire ressortissant d’une communauté à qui ce poste a toujours été destiné.

Bien sûr, Beugré Mambé a été promu Premier ministre et n’a donc pas été rétrogradé. Mais l’arrivée de Cissé Bacongo porte forcément un message. Il suffit d’ailleurs de se rappeler que le RHDP cherche le moyen d’administrer la commune du Plateau depuis plusieurs décennies, d’abord dans l’opposition et depuis douze ans en tant que parti au pouvoir, pour le comprendre. Mais à plusieurs reprises, cette ambition a été contrariée par le maire actuel qui s’est débarrassé de tous les leaders locaux du parti au pouvoir, d’abord Fabrice Sawegnon, le communicateur du président, puis Ouattara Dramane, et enfin les deux personnalités ensemble à l’occasion des dernières élections municipales. Ce nouvel échec semble surtout avoir fait perdre patience au Président Ouattara en raison du profil du nouveau gouverneur. 

Huit millions le m2

Vitrine d’Abidjan, le Plateau constitue un énorme enjeu immobilier pour les grandes agences qui ont pignon sur rue à Abidjan. Parmi elles, l’Agence internationale de commercialisation immobilière (AICI), fondée par l’épouse du président de la République à la fin des années 80. Pour devenir cette agence mondialement connue, Dominique Folleroux a pu bénéficier du soutien d’Houphouët-Boigny qui l’avait alors présentée aux présidents africains de l’époque. Ce qui a propulsé en quelques années seulement l’Agence dans les hautes sphères de l’immobilier international. Conséquemment, ces déguerpissements pourraient bien offrir de nouveaux espaces à cette agence dans la ville d’Abidjan. D’autant plus que le déguerpissement du Plateau est un projet présidentiel.  Son but est de sortir tous les camps militaires de la commune de ce bout de terre de de 395 hectares devenu, au fils des années, une forteresse militarisée puisque le Palais présidentiel est seulement à quelques centaines de mètres de l’état-major de l’armée de terre et de la gendarmerie.

Parmi ces 7000 habitants, on note de riches hommes d’affaires, d’anciens hauts cadres de l’administration et autres compagnons retraités du premier président ou leurs ayants-droits, mais aussi des familles de petits personnels ayant servi au palais présidentiel. Ces derniers ou leurs ayants-droits vivent généralement dans des conditions précaires semblables à celles des communes pauvres du pays. Des familles de militaires, gendarmes et policiers vivent également au Plateau, soit à l’intérieur des différents camps ou dans des cités dont la plus connue de tous est la cité policière.

Le Plateau a pourtant perdu, au fil des années, son statut de centre des affaires de premier plan. De nombreuses entreprises ont déménagé vers les nouveaux quartiers d’Abidjan qui reflètent, à leurs yeux, une qualité de vie que le Plateau a perdue. Du moins, ce sont les raisons avancées par les autorités ivoiriennes pour justifier les déguerpissements. Il s’agit en effet de construire des bureaux, des centres commerciaux d’affaires, des habitations de haut standing reflétant le projet futuriste du président. Ils doivent remplacer les emprises telles que les 40 logements et l’ex-cité Ran qui valent de l’or en raison de leur proximité avec la présidence ivoirienne.

Fortes pressions politiques

Pour nettoyer ces quartiers jouxtant le périmètre présidentiel, le gouvernement exerce une énorme pression sur la mairie du Plateau qui a choisi d’acheter un terrain de plusieurs hectares à Ayaou, près de Grand-Bassam (43 km d’Abidjan), pour y loger son personnel et les habitants de l’ex-cité Ran qui ne savent où aller. Les anciens voisins du Palais présidentiel devront ainsi se contenter des logements bâtis sur 92 m2 au lieu de 1500 m2 précédemment. Car face à l’intransigeance de l’Etat, la mairie et, encore moins, les habitants ont très peu de moyens à faire valoir. Le gouvernement procède aussi à l’affaiblissement de l’autorité des collectivités locales en intensifiant la pression fiscale à travers le plafonnement des recettes fiscales de la mairie du Plateau qui voit également son budget dédié aux subventions aux associations bloqué à 10%.

Ces financements alternatifs étaient jusque-là les seuls moyens légaux dont disposaient les communes pour porter assistance aux plus démunis, financer des activités au bénéficie du bien-être des populations et aider les communes les plus pauvres à travers des accords de jumelage. Les différentes mesures de plafonnement coûteront quelque 2,4 milliards de Fcfa au budget de la mairie du Plateau qui était de 13 milliards. Mais à ces chantages fiscaux plus ou moins légaux, le régime ajoute également la judiciaire, dernier maillon de la pression politique

Chicayas entre deux proches de Ouattara  

 Adama Bictogo, qui dirige la commune du Plateau, a réussi sa contre attaque. En faisant bafouiller à Cissé Bacongo d’inaudibles excuses à l’issue de la rencontre avec les victimes de ses intrusions destructrices à Yopougon, le maire a montré qu’il pouvait défendre ses populations contre toutes sortes d’abus, à commencer par ceux venant de son propre camp.

Réputé pour son caractère fonceur, le gouverneur se ramollissait cette fois en déclarant se mettre à la disposition du maire et en s’excusant pour les dommages qu’il avait causés. Est-ce donc la fin d’un conflit de compétences qui a failli virer à un affrontement singulier entre deux les hommes proches du président Alassane Ouattara ? Pas si sûr. Les deux hommes ne sont pas les meilleurs amis.

Cissé Bacongo est en effet devenu secrétaire exécutif du RHDP après avoir remplacé Adama Bictogo, anciennement directeur exécutif, à ce poste de numéro deux du parti. Le départ de l’actuel maire faisait surtout suite à de nombreuses critiques en interne sur les pressions qu’il exerçait à ce poste sur les membres du gouvernement ainsi que sur les hauts responsables de l’administration. On connaît d’ailleurs sa rengaine sur « les tabourets » (poste dans la haute administration du pays, ndlr) et leurs titulaires qui devaient, selon lui, avoir un réflexe de soumission à l’égard du parti. Au surplus, son appétence pour les affaires l’a toujours fait passer pour un homme peu fiable qui n’hésiterait pas à retourner sa veste le moment venu, au gré de ses intérêts.

L’ombre de la Présidentielle

Ces adversités internes expliquent en partie la dernière sortie de la Cour des comptes sur la disparition de plusieurs centaines de milliards représentant la quote-part de gains de l’Etat sur la confection des passeports, cartes nationales d’identité et cartes de séjour. Leur fabrication a été concédée à la Société nationale d’édition de documents administratifs et d’identification (SNDAI) appartenant au président du parlement ivoirien.

Une bataille féroce est d’ailleurs menée depuis plusieurs mois en interne pour que l’Etat ne renouvelle pas la concession qui arrive à échéance cette année. Il s’agit en effet d’affaiblir le président du parlement en lui arrachant ce puissant levier économique grâce auquel Adama Bictogo avait déjà réussi à mettre dans sa pochetous les députés, qu’ils soient de l’opposition ou du pouvoir, après la mort d’Amadou Soumahoro le titulaire du poste.

Le président du parlement est soupçonné de vouloir succéder à Ouattara le moment venu. D’autant plus que son parachutage dans la commune de Yopougon réputée être une forteresse de l’opposition n’a pas précipité son échec, loin de là. Adama Bictogo a même réussi à neutraliser le PDCI et le PPA-CI, les deux grands partis d’opposition, qui avaient terrassé le pouvoir lors des législatives dans cette même commune.


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