Taïna Noster, elle, avait espoir.
La directrice d’Avocats sans frontières Canada en Haïti et son équipe ont pris son dossier à bras le corps, ont multiplié les démarches sans jamais lâcher le morceau. Et, après des mois et des mois, justice a été rendue. «Quand il est sorti, il nous a dit : « je n’y croyais pas ». Il ne pensait pas qu’il y avait une lueur de justice.»
Pas encore une justice, mais une lueur.
Il faut savoir qu’en Haïti, particulièrement dans la capitale Port-au-Prince qui est contrôlée par les bandes criminalisées, le système judiciaire est totalement désorganisé. Ça ne s’invente pas, «le palais de justice est aux mains des gangs», comme le rapportait le média haïtien Le Nouvelliste en juin 2022 : «À la place des juges et des avocats, ce sont les bandits de Village-de-Dieu qui font la loi au Palais de justice [de Port-au-Prince]. Ils contrôlent tout. Pièces à conviction, corps du délit, décisions de justice, ordonnances, requêtes… Le cœur et les archives de la justice haïtienne sont contrôlés par ce groupe armé.»
La cour a été déplacée en catastrophe «dans un endroit trop petit», dans une des sections du tribunal qui n’est pas au palais de justice.
Alors, c’est le bordel.
C’est dans ce bordel que Taïna et les autres avocats luttent pour la justice, entre autres contre les détentions provisoires illégales qui durent des années, comme ce jeune homme qui a pu recouvrer la liberté après 10 ans. Et c’est sans parler des prisons où les gens sont entassés, où sont bafoués leurs droits les plus élémentaires.
À Port-au-Prince, à cause des gangs, une prison de femmes a dû être évacuée d’urgence avec ses presque 150 occupantes, déménagées dans des prisons d’hommes.
Taïna travaille avec une douzaine d’avocats, aussi avec des associations de la société civile pour mener à bien cette mission, aussi ambitieuse que compliquée. «On est des experts en planification, on a toujours des plans A, B, C, D. Par exemple, on ne peut pas aller [par la route] hors de Port-au-Prince, il faut prendre l’avion. Ça demande beaucoup de temps et d’argent.»
C’est le prix à payer pour porter des causes qui feront jurisprudence et qui, c’est l’objectif visé, conduiront à changer certaines lois, à partir de «litiges stratégiques».
Concrètement? «Un de nos dossiers, c’est un habeas corpus [une requête pour mettre fin à une détention illégale] collectif. On a regardé plusieurs dossiers, on en a choisi 45 et on a demandé au juge de statuer sur l’arrestation de toutes ces personnes. On a réussi, on a libéré 45 personnes sur une seule décision, c’était la première fois!»
Une décision qui fera jurisprudence et tant mieux, parce que les prisons sont remplies de gens qui ne devraient pas y être. «On estime que 85% des personnes qui sont en prison sont en détention provisoire abusive dans des conditions inhumaines, ils vivent avec des déchets, sans eau, sans nourriture. Il y a des viols collectifs.»
Taïna et les autres ne baissent pas les bras. Le taux de réussite «pour la détention provisoire abusive, c’est 80%. Pour les dossiers sur l’impunité et la corruption, c’est plus long, on parle d’années, mais ça avance». Avocats sans frontière Canada défend aussi des femmes qui sont privées de leur pension alimentaire, avec un taux de succès «de 90%».
De la lueur, je vous disais.
Cette lueur passe aussi par la sensibilisation, par ces femmes qui ont été victimes d’agressions et d’emprisonnement qu’on aide par des ateliers de danse, de théâtre. Une pièce a même été créée, elle est jouée un peu partout au pays. Le titre est sans équivoque, La prison ne devrait pas être un enfer. «Ce qu’elles ont vécu, c’est vraiment l’enfer. Tout le monde pleure à la fin.»
Dans les écoles, on aborde le sujet avec «des livres en créole pour les enfants.» Ça, c’est quand les enfants peuvent y aller. Si la vie suit relativement son cours dans certaines parties du pays, «l’insécurité» dans la capitale fait qu’«il y a des zones de non-droit où il y a des affrontements, où les écoles ne fonctionnent pas. Les gens se réfugient dans les écoles.»
Taïna habite Port-au-Prince, elle va «au bureau tous les jours. La vie continue, on a une heure pour partir, une heure pour revenir. Quand on rentre, on apprend qu’il y a eu un enlèvement dans telle zone, qu’un otage est mort. Il y en a qui se passent dans l’anonymat, si la personne n’est pas connue ou si ce n’est pas spectaculaire. Sur Facebook, on voit passer des demandes de libération…»
Elle croise les doigts. «Pour le moment, j’ai de la chance. C’est le hasard.»
La femme de 45 ans s’accroche à chaque petite victoire, même si, vu d’ici, on a l’impression que ce sont des coups d’épée dans l’eau. «Des cas comme le jeune homme libéré après 10 ans, ça nous motive. On est utiles. C’est une lutte quotidienne, mais si on ne le fait pas, ces gens-là vont périr en prison. On met une pression sur le système national.»
L’espoir résiste, malgré le chaos. «Quand on entend la société civile, on voit des gens déterminés qui gardent espoir. On va trouver une solution. On ne l’a pas encore, mais on va la trouver.»
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