Jusqu’ici, pas de mort. Pas d’ovule de cocaïne qui se déchire et qui provoquerait, à coup sûr, une overdose. Ce n’est qu’une question de temps. En 2022, selon nos informations, près de la moitié des mules arrêtées en Île-de-France dans les aéroports Paris-Orly et Roissy-Charles-de-Gaulle avaient ingéré de la cocaïne. Une proportion qui n’avait jamais été aussi élevée dans le pays. À titre de comparaison, en 2019, ce taux n’était que de 30 % (avec 40 % dans les bagages et 30 % près du corps).
Les histoires de mules, c’est-à-dire des personnes payées quelques milliers d’euros pour transporter par avion de la cocaïne, principalement depuis la Guyane jusqu’à la métropole, se multiplient depuis quelques mois. Et elles font froid dans le dos. Le jour de Noël 2022, un homme se présente au commissariat de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Cela fait trois jours qu’il essaye en vain d’expulser la cocaïne dans sa chambre d’hôtel. Il n’en peut plus. Il préfère se rendre.
200 personnes arrêtées avec de la coke « in corpore » en 2022
À l’automne dernier, les policiers du commissariat de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) repèrent un voyageur qui se dirige vers un taxi à la sortie de l’aéroport d’Orly. Sa démarche est empruntée et l’odeur qui l’entoure est nauséabonde. Dans ses bagages, il a de la cocaïne. Il en a surtout une quantité inimaginable dans son estomac. Près de 1,6 kg.
L’année dernière, près de 200 personnes qui dissimulaient de la cocaïne à l’intérieur de leur corps ont été interpellées et conduites salle Cusco, la fameuse unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu, à Paris, où sont hospitalisées toutes celles qui doivent « expulser ». Si les transporteurs « in corpore » sont de plus en plus nombreux, le nombre de mules est en revanche plutôt stable, constate un douanier d’Orly, le service qui est, de loin, le plus confronté à ce phénomène.
Comment expliquer cette tendance ? Depuis le 31 octobre, l’étau se resserre autour des mules, notamment depuis leur point de départ à l’aéroport de Cayenne, en Guyane. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et des Outre-mer, y a fait déployer un dispositif visant « à contrôler l’ensemble des passagers embarquant sur un vol en partance de l’aéroport Félix-Éboué », explique la préfecture de Guyane.
PODCAST. Pourquoi autant de «mules» guyanaises atterrissent chaque jour à Orly
Ce filtrage — supposé exhaustif — se déroule en trois étapes. Des fonctionnaires de la police aux frontières (PAF) repèrent des suspects, les conduisent au poste « où ils sont soumis à un questionnaire approfondi portant notamment sur les raisons du déplacement en métropole, leur destination finale, le financement de ce voyage », détaille la préfecture. Si le voyageur est « fortement soupçonné de transporter de la cocaïne, il fait l’objet d’un arrêté d’interdiction de prendre l’avion d’une durée de cinq jours ».
Ensuite, lors de l’embarquement, la douane passe les bagages au scanner. Enfin, les agents de sûreté aéroportuaire vérifient à l’aide de deux scanners millimétriques si les voyageurs portent d’éventuelles masses de drogue scotchées sur le corps.
La police se félicite de son nouveau dispositif
« Cette opération a d’ores et déjà obtenu des résultats intéressants », affirme la préfecture. À l’aéroport Paris-Orly, la police constate « une baisse sensible du nombre d’interpellation de mules à l’arrivée, ce qui démontre l’efficacité du dispositif depuis sa mise en œuvre. » Elle avance même « une chute de 60 % ». « Cette baisse ne concerne que la PAF, qui s’occupe plus spécifiquement des faux papiers », relativise un policier.
Pour la police nationale, il y aurait tout de même « un effet dissuasif » ainsi qu’un « effet d’empêchement ». « La durée de cinq jours pose une difficulté aux passeurs utilisant la méthode in corpore car ils doivent expulser puis réingérer les ovules de cocaïne s’ils veulent tenter d’embarquer à l’issue du délai. »
Ce nouveau dispositif vanté par la police aurait, d’après la préfecture, permis la saisie de 305 kg de cocaïne. Il a été mis en place grâce à des renforts accordés par le ministère en Guyane. Pourquoi un tel coup de pouce ? « Si ces mesures ont été prises, c’est que l’initiative du procureur de Cayenne en juillet dernier de classer sans poursuites les saisies inférieures à 1,5 kg de cocaïne pour diminuer l’impact sur les services n’a pas été du goût de Paris, qui a donc débloqué des moyens », analyse un fonctionnaire.
Les trafiquants adaptent leur stratégie
Pourtant, avant même ce contexte politique, « les contrôles sont renforcés depuis 2021 », analyse un policier du commissariat de Choisy, où un groupe spécialisé contrôle les voyageurs à la sortie de l’aéroport. « Nous avons interpellé 60 mules entre fin 2021 et 2022 », assure-t-il.
Quoi qu’il en soit, les trafiquants s’adaptent donc et optent pour une nouvelle stratégie. Elle consiste à ingérer la cocaïne, ce qui réduit les risques d’être interpellé, et à utiliser la tactique de la saturation qui avait été un temps abandonnée. Le principe : on fait voyager un maximum de mules « in corpore ». Le chiffre d’un voyageur sur six avait été évoqué à l’automne dernier. Une petite partie de ces mules sera sans doute arrêtée. Mais les autres passeront.
Si le nombre de transporteurs qui comparaissent chaque jour à Créteil — la juridiction française de l’aéroport d’Orly — est stable (environ trois mules quotidiennement), le parquet, qui n’a pas souhaité s’exprimer, tente depuis septembre dernier de les juger lors d’une procédure dite du plaider-coupable. Le principe ? Le ministère public propose une peine. Si la mule est d’accord, c’est réglé fissa. L’avantage pour les magistrats, c’est d’aller vite et d’éviter l’engorgement.
Des plaider-coupables pour les passeurs ? Les avocats de Créteil s’insurgent
Mais cela fait bondir les avocats pour qui les droits élémentaires de la défense sont bafoués. « Cela consiste donc à incarcérer une personne en moins de dix minutes à sa sortie de garde à vue — sans même en débattre — et à huis clos, dénonce Laura Temin, avocate au barreau de Créteil et spécialiste du sujet. Cette politique pénale extrêmement répressive a été mise en place à titre expérimental sur les mules, les justiciables les plus vulnérables de ce tribunal. »
Cela fait donc des mois que chaque proposition de peine — la règle tacite du « un kilo de cocaïne, un an ferme » reste appliquée — est refusée par les avocats et donne encore lieu à des comparutions immédiates. Une motion vient même d’être prise par le barreau de Créteil. « L’avocat de permanence n’interviendra pas à chaque fois qu’une peine assortie d’une incarcération immédiate sera proposée », s’opposent les avocats. Le parquet de Créteil a fait appel de cette motion.
« Nous attendons le délibéré le 8 juin. Quelle que soit l’issue du délibéré, nous ne laisserons pas le parquet imposer une telle pratique au tribunal de Créteil », prévient l’avocate. Début avril, le Conseil national des barreaux a adopté une résolution pour soutenir l’ordre des avocats du Val-de-Marne.
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