«Des conséquences à long terme pour les Haïtiens, grands consommateurs»

Près de 90% du riz consommé en Haïti vient des États-Unis. Or, il contient des métaux lourds, d’après d’une étude récente de l’Université du Michigan, menée en partenariat avec des organisations agricoles haïtiennes. Une situation inquiétante, quand on sait que le riz est un aliment de base pour les Haïtiens. Entretien avec Jackie Goodrich, toxicologue et chercheuse à l’Université du Michigan.

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RFI : L’Organisation mondiale de la santé le rappelle : l’arsenic est naturellement présent à des concentrations élevées dans les eaux souterraines de nombreux pays. Y compris là où se cultive le riz. Pour réaliser cette étude, vous avez comparé les taux d’arsenic et de cadmium présents dans des échantillons de riz importé des États-Unis à ceux d’échantillons de riz produit en Haïti. À quels résultats êtes-vous arrivés ?

Jackie Goodrich : On se doutait qu’on trouverait des différences, mais ce qui nous a choqués, c’est l’ampleur de ces différences. Le riz importé est en moyenne deux fois plus contaminé à l’arsenic et au cadmium que le riz produit localement. Le taux d’arsenic de certains échantillons dépasse les normes autorisées. Ce n’est pas le cas de tous. Mais étant donné la quantité de riz que les gens consomment en Haïti, on s’est dit que l’impact de l’arsenic serait conséquent pour les gens qui ne consomment quasiment que du riz importé. Ce riz, c’est le même que celui que nous mangeons, nous les Américains. Mais pour nous, cela ne pose pas de problème, car nous mangeons également beaucoup d’autres aliments. Nous ne mangeons pas 600 grammes de riz par jour. Mais pour beaucoup d’Haïtiens, le riz est un aliment de base essentiel. S’ils continuent à se nourrir comme cela, à long terme, cela pourrait avoir des conséquences sur leur santé. D’un point de vue sanitaire, mais aussi économique, ce serait bien mieux qu’ils cultivent, vendent et consomment des aliments produits chez eux.

Vous parliez des effets sur la santé des Haïtiens. Quels sont-ils ?

À ces niveaux, l’arsenic n’a pas d’effet immédiat. Mais à long terme, si vous consommez de l’arsenic tous les jours, que ce soit dans de l’eau ou de la nourriture, cela peut provoquer des cancers comme des cancers du poumon, de la peau, de la vessie ou du diabète. Les enfants exposés à l’arsenic, très tôt dans leur vie, peuvent souffrir de retards de développement, notamment neurologiques, ou de problèmes de croissance. Nous avons fait des estimations pour les enfants de moins de cinq ans, en prenant en compte leur poids et la quantité de riz qu’ils mangent par jour. Un enfant qui mange environ 200 grammes de riz par jour, ingurgite une dose d’arsenic supérieure aux normes sanitaires autorisées. Un taux au-delà duquel l’enfant peut développer à terme des problèmes de peau ou même des cancers.

Vous le disiez, le riz est un aliment de base en Haïti. Comment l’expliquez-vous ?

Cela n’a pas toujours été le cas. Mais dans les années 1980, il y a eu des changements de politiques. Les États-Unis ont commencé à subventionner la production et les exportations de riz. Une grande partie de ce riz était exportée vers Haïti qui est devenu l’un des plus grands marchés des États-Unis. Comme ce riz était subventionné, il était vendu à un prix très bas en Haïti. C’est pour cela qu’il a remplacé beaucoup d’autres aliments produits localement et qui coûtaient plus cher.

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L’une de vos recommandations est d’augmenter la production locale de riz…

Oui, j’ai été agréablement surprise de constater que les niveaux d’arsenic étaient si bas dans le riz haïtien. Cela veut dire que dans la région où il est cultivé, il n’y a naturellement pas beaucoup d’arsenic. Ce serait formidable si la production pouvait augmenter. Mais cela nécessite beaucoup de travail, le soutien des populations, et aussi celui du gouvernement. C’est difficile en ce moment vu la situation en Haïti. En attendant, il existe des méthodes de cuisson qui permettent de réduire la quantité d’arsenic contenu dans le riz. Il faut le faire cuire comme si c’étaient des pâtes, avec beaucoup d’eau. Quatre volumes d’eau pour un volume de riz. Puis, vous le faites bouillir pendant cinq minutes et vous videz cette eau. Ensuite, vous remettez de l’eau propre et vous terminez la cuisson normalement. Une autre solution, même si je sais que ce n’est pas possible pour de nombreuses familles, serait de consommer moins de riz. Si vous mangez du riz trois fois par jour, si vous remplacez ne serait-ce que l’un de ces repas, par un autre aliment produit localement, avec le temps, vous limiterez considérablement les effets de l’arsenic sur votre organisme.

Vous appelez également à une meilleure réglementation en matière de sécurité alimentaire…

Oui, nous aimerions vraiment que notre étude permette d’améliorer la réglementation américaine, que l’on réfléchisse plus à ce que nous exportons, où et en quelle quantité. Ce serait bien que l’on vérifie mieux les niveaux d’arsenic dans notre riz avant de l’exporter, mais surtout, que l’on exporte d’autres types d’aliments. Et ce serait bien qu’Haïti aussi se saisisse de ce problème. Mais cela demande énormément de moyens à un État de vérifier la qualité de toute la nourriture produite sur place et de celle importée. J’espère que cela sera possible dans le futur. Pour l’instant, il est de notre responsabilité, à nous, pays exportateurs, de faire attention à ce que nous exportons et d’envoyer des produits de meilleure qualité.

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