En Arabie saoudite, le divertissement se paie d’un dévouement absolu

Peu avant minuit dans le désert, près de Riyad, un ingénieur en aéronautique me propose une lampée de vodka pendant que son ami gay se fait photographier en legging de cuir. Une fille en robe noire très courte s’empresse de rejoindre la foule qui danse. Un homme vêtu d’un short en jean fait tourner un crucifix en argent autour de sa langue.

Des flammes jaillissent vers le ciel depuis la scène principale où joue un DJ américain, et le feu se mêle à des motifs géométriques projetés au laser. Dans la fosse, des milliers d’hommes et de femmes dansent, et les écrans de leurs téléphones scintillent sous la voûte céleste.

“L’Arabie saoudite, c’est ça ! crie un jeune médecin de Riyad en passant son bras autour des épaules de sa petite amie. J’adore mon pays. On adore tout ce que fait le prince héritier.” Il s’interrompt. “Bon, OK, j’ai pris de l’ecstasy. Mais c’est génial. Pour de vrai.”

Il a raison. C’est génial. Nous sommes dans un pays où, cinq ans plus tôt, la musique d’ascenseur était mal vue, car jugée contraire à l’islam. Aujourd’hui, après une série de réformes radicales menées par le prince héritier de 37 ans, Mohammed ben Salmane, dit “MBS”, des hommes et des femmes dansent ensemble à un festival appelé “MDL Beast”, qui est non seulement autorisé mais aussi cofinancé par l’État saoudien.

Une mutation profonde, mais…

Depuis le milieu des années 2010, le royaume a connu une transformation socio-économique à l’audace inégalée. Des évolutions législatives et l’assouplissement de stricts codes sociétaux ont permis aux femmes de divorcer dans des tribunaux en ligne en dépit du refus de leur mari ; de se déplacer sans l’autorisation de leur représentant légal ; de porter des jeans et tee-shirts ; de conduire une voiture. L’alcool et les drogues sont interdits mais, comme n’importe où ailleurs dans le monde, il est possible de s’en procurer.

Cette transformation n’est toutefois qu’une facette de la vérité. Quand on s’intéresse à l’Arabie saoudite aujourd’hui, il faut avoir simultanément deux idées en tête. La première : un immense virage social et économique a été amorcé sous l’impulsion de MBS. La seconde : depuis qu’il est au pouvoir, la répression atteint des records.

La liberté d’expression, qui a toujours été restreinte, est aujourd’hui inexistante.

À la période où l’interdiction de conduire pour les femmes a été levée, des militantes qui avaient passé des années à lutter pour obtenir cette avancée ont été arrêtées. Plusieurs d’entre elles ont été victimes de harcèlement sexuel en prison, tabassées et torturées par des décharges électriques. Certaines sont encore assignées à résidence.

En août 2022, Salma Al-Shebab, doctorante de 34 ans qui étudiait à l’université de Leeds, en Angleterre, est rentrée chez elle pour les fêtes. Elle a été arrêtée, jugée et condamnée à trente-quatre ans de prison pour avoir retweeté des dissidents saoudiens qui appelaient à la libération de prisonniers politiques. Son cas n’est pas une exception.

L’assouplissement a un prix

Pendant les semaines précédant le festival MDL Beast, 12 personnes jugées coupables d’infractions liées aux stupéfiants – pour la plupart des ressortissants étrangers – ont été décapitées au sabre, malgré l’engagement de MBS de limiter cette pratique.

En mars 2022, 81 personnes ont été décapitées en une seule journée – un record – pour un vaste ensemble d’infractions, ce qu’Amnesty International a qualifié de “vague d’exécutions”. En 2022, 138 personnes ont été exécutées, soit plus du double par rapport à 2021. Quatre ans après son assassinat au consulat saoudien d’Istanbul par des agents de l’État saoudien, la dépouille du journaliste Jamal Khashoggi reste in

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