En Côte d’Ivoire, la lagune Ebrié asphyxiée par la pollution

Des dizaines de milliers de carpes de mer flottant aux côtés des bateaux amarrés, au milieu de déchets en tous genres, dans une odeur putride. C’est face à ce sinistre spectacle que des habitants de la commune de Koumassi, à Abidjan, se sont réveillés lundi 4 mars. En cause, la pollution de la lagune Ebrié, la plus grande d’Afrique de l’Ouest.

Des 200 tonnes de déchets qui y sont déversés chaque jour, 80 % sont d’origine plastique, selon l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en Côte d’Ivoire. Les 20 % restants sont composés de liquides organiques et industriels qui, une fois dans la lagune, se transforment en sédiments très demandeurs d’oxygène. La veille du drame, de fortes pluies sont tombées sur la capitale économique ivoirienne. Les cours d’eau et canaux qui irriguent la ville se sont alors déversés dans la lagune.

La baie de Bietry, où deux tonnes de poissons se sont échoués sur plus de cinq hectares, est « un espace extrêmement confiné, peu renouvelé en eau, où l’on observe une forte concentration de matières organiques », explique Philippe Cecchi, directeur de recherche à l’IRD, spécialiste des espaces lagunaires. A la fin de la saison sèche, en mars, les premières intempéries entraînent un écoulement massif de déchets organiques dans la lagune. Ceux-ci captent l’oxygène disponible et rendent le milieu irrespirable pour la plupart des poissons, notamment les carpes.

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Sur place, les équipes du Centre de recherches océanologiques (CRO) ont observé une eau oxygénée à moins d’un milligramme par litre (mg/L), bien en deçà des 4 mg/L nécessaires à la survie des espèces. De telles quantités d’eaux noires « empoisonnent le bassin et rendent les espèces aquatiques extrêmement vulnérables », précise Philippe Cecchi.

Ce phénomène d’anoxie (lorsque la quantité d’oxygène chute brutalement) n’est pas nouveau. Les riverains sont coutumiers des bancs de poissons morts, mais pas dans de telles proportions. « Jamais nous n’avions eu autant de cadavres d’un coup », atteste Thérèse, une cuisinière assise devant le brasero de sa gargote à Bietry. Aucun poisson de la baie n’y sera braisé pendant plusieurs jours, les autorités ayant immédiatement interdit la pêche pour éviter qu’ils ne se retrouvent dans les cuisines abidjanaises.

« Déguerpissements »

Rendu sur les lieux mardi 5 mars, le ministre de l’environnement, Jacques Assahoré Konan, a exhorté citoyens et industriels d’« éviter de détruire la lagune avec des produits dangereux ». Une gageure, si l’on tient compte de la trentaine d’effluents non traités qui rejoignent quotidiennement la lagune – à commencer par ceux de l’abattoir qui jouxte la baie sinistrée – et de la pression démographique grandissante exercée sur les rives.

« Face à la pollution urbaine, le ministère de l’environnement demeure impuissant », regrette Bernard Yapo, directeur du Centre ivoirien antipollution (Ciapol), qui plaide pour « une véritable politique d’assainissement public ». Pour stopper le ruissellement des immondices, le gouvernement multiplie les chantiers : en 2021, trente-deux kilomètres de canalisations ont été installées dans les quartiers de Cocody et de Yopougon pour les relier à la station d’épuration de Koumassi. Selon l’Office national de l’assainissement et du drainage (ONAD), seuls 40 % des Abidjanais y sont pour l’heure connectés. Et pour désengorger les caniveaux, quatorze nouvelles stations de traitement des boues sont prévues dans onze villes du pays.

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Mais assainir Abidjan et ses cours d’eau n’est parfois possible qu’à un prix social élevé, que les autorités se disent prêtes à assumer. Certaines habitations précaires bordant les rives de la lagune sont menacées de destruction. Depuis trois semaines, les « déguerpissements » s’enchaînent, nourrissant la gronde des résidents, laissés la plupart du temps sans solution, et les tensions politiques. Une nouvelle opération est prévue ce lundi aux abords du canal d’Anoumabo, réceptacle des eaux usées des communes de Marcory et de Koumassi. Selon le gouvernement, « des notifications de mise en demeure ont été envoyées [aux populations] et sont désormais périmées depuis le 15 février ».

Avec ces expulsions, le ministère de l’environnement souhaite que le canal « retrouve sa fonction écologique initiale, qui est d’assurer une évacuation naturelle des eaux pluviales vers la lagune Ebrié, tout en mettant en place des systèmes d’assainissement appropriés ». Selon l’ONU-Habitat, Abidjan devrait passer de 6 millions d’habitants aujourd’hui à 10 millions en 2040. Une croissance qui rend plus urgente la recherche d’une solution pour maintenir la lagune comme un espace vivable pour les hommes et les espèces aquatiques.

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