Sur la Toile ivoirienne, l’annonce de la réintégration du prêcheur Do Oulaï Franklin Delaneaux au sein du diocèse d’Abidjan ravit autant qu’elle décontenance. Depuis près de quatre ans, celui se fait appeler « Abraham Marie Pio » était considéré comme persona non grata par l’Eglise catholique ivoirienne.
En cause : des accusations d’abus sexuels, d’extorsions de fonds, de malversations financières et de manipulations psychologiques proférées contre celui qui officiait à la tête du Sacerdoce royal, un apostolat laïc lié à l’Eglise catholique d’Abidjan et chargé d’enseigner l’Evangile. Cette communauté, jusqu’à sa suspension, comptait des milliers d’adeptes, se réunissant les week-ends pour participer à des prières collectives ou écouter les prêches d’un leader à la popularité et l’influence grandissantes.
L’affaire éclate au printemps 2020, lorsque des victimes présumées témoignent sur les réseaux sociaux. Des femmes relatent des viols et des agressions sexuelles, tandis que des jeunes hommes évoquent l’emprise d’Abraham Marie Pio et son épouse, qui les contraignaient à effectuer leurs basses besognes.
Ces témoignages poussent l’archevêque d’Abidjan, le cardinal Jean-Pierre Kutwa, à suspendre le mis en cause et les activités de sa communauté en juin 2020. Il requiert aussi la formation d’une commission d’enquête. Une quarantaine de fidèles sont auditionnés par des prêtres, des juristes canonistes et des psychologues. Abraham Marie Pio reconnaît les faits, « toute proportion gardée ». En clair, il plaide coupable, mais pas pour l’ensemble des accusations dont il fait l’objet, sans pour autant détailler lesquelles. Du reste, aucune poursuite judiciaire n’est lancée à son encontre, faute de plainte déposée.
« Laxisme » de l’Eglise
Dans un communiqué publié le 22 février, Mgr Kutwa a annoncé la levée des sanctions. « Aux fidèles chrétiens touchés par lesdits abus […] en ces temps de Carême où nous sommes invités au pardon et à la réconciliation, recevez de la part du Seigneur le réconfort et la paix du cœur », peut-on lire dans ce document. Et l’archevêque d’évoquer, pour justifier cette réintégration, les regrets de « ce fils de l’Eglise » et sa participation à « des retraites spirituelles » ainsi qu’à « une formation théologique, pastorale et psychologique ».
Le leader du Sacerdoce royal est autorisé à reprendre du service, mais dans le seul périmètre de la paroisse Saint-Ambroise du Jubilé, dans le quartier d’Angré à Abidjan, et sous la vigilance de deux prêtres chargés de relire ses discours.
Des précautions jugées insuffisantes par la juriste Sylvia Apata, spécialiste des droits des femmes. « On demande aux victimes de pardonner, donc on reconnaît qu’il y a eu crime. Or il va être remis dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles il a commis ces crimes. Cela interroge sur la protection des fidèles », estime la présidente de l’ONG Citoyennes pour la promotion et défense des droits des enfants, femmes et minorités (CPDEFM). Selon elle, cette réintégration est le signe d’un « laxisme » de l’Eglise vis-à-vis des violences sexuelles faites aux femmes.
Celles qui ont dénoncé les abus du prêcheur ont été harcelées sur les réseaux sociaux, qualifiées de « diablesses » ou de « tentatrices » par des internautes restés fidèles à Abraham Marie Pio. Une vague d’intimidations qui explique, selon Mme Apata, pourquoi les victimes présumées n’ont pas osé porter plainte : « Dans ce contexte, elles ne peuvent pas saisir la justice. Le simple fait de dénoncer les expose à des représailles. »
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La juriste regrette l’absence de signalement par l’Eglise auprès de la justice. Pour sa part, le diocèse d’Abidjan estime avoir géré cette affaire en conformité avec la législation catholique. « Les victimes présumées sont des adultes, elles sont libres de pousser la porte d’un tribunal », rétorque le père René Agbo, l’un des superviseurs du mis en cause et membre de la commission d’enquête.
Un message d’impunité
En dix ans d’existence, l’apostolat d’Abraham Marie Pio a réussi à fédérer un large public. « Le Sacerdoce royal était devenu une famille pour de nombreux fidèles », se remémore René Agbo. Parmi eux, des jeunes et des étudiants, mais aussi des travailleurs, des mères célibataires ou des membres du clergé abidjanais. Le charme d’Abraham Marie Pio opérait même au Canada, en France et aux Etats-Unis, où son apostolat possédait des démembrements. Sur la web TV du Sacerdoce royal ou sur les ondes des radios catholiques ivoiriennes, il diffusait ses enseignements, acquérant un statut de « leader charismatique ».
Une popularité qui n’est pas étrangère à sa réintégration, selon Mme Apata : « Le Sacerdoce royal représente une manne financière importante pour le diocèse d’Abidjan. Les dons des fidèles y étaient importants. » En plus de la dîme, les membres s’acquittaient de cotisations et participaient aux quêtes organisées lors des prières collectives. « Quand on a fermé l’apostolat, beaucoup d’adeptes sont partis vers des Eglises protestantes. La réintégration d’Abraham Marie Pio pourrait contribuer à leur retour », admet René Agbo, qui exclut pourtant ce motif dans la décision de Mgr Kutwa : « Il n’aurait pas levé sa suspension s’il n’avait pas été convaincu de la sincérité de l’homme. »
D’après une estimation de la direction générale des cultes, Abidjan compterait plus de 8 000 lieux de culte et associations religieuses, dont plus de la moitié est affiliée à des mouvements protestants évangéliques. Face à la multiplication de ces nouvelles communautés chrétiennes, avoir un prêcheur aussi fédérateur qu’Abraham Marie Pio est un atout non négligeable pour l’Eglise catholique. « Quand un couteau vous coupe, il ne faut pas le jeter mais le polir et le réutiliser », plaide René Agbo.
Abraham Marie Pio aura bientôt l’occasion de constater si sa popularité est restée intacte. Ses deux superviseurs prévoient son retour devant les fidèles après Pâques. Un potentiel retour en grâce qui enverrait un message d’impunité, selon Mme Apata. « J’espère que le procureur de la République va s’autosaisir de cette affaire et faire toute la lumière sur ces accusations, dit-elle. Car ce serait un comble qu’une personne reconnaisse des faits de nature criminelle sans être inquiétée par la justice. »
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