En Côte d’Ivoire, les élèves du public sont priés de se retenir

« Rendez-vous à caca sport ! », se lancent à la figure deux adolescents du Lycée moderne Victor-Amougou de Marcory, à Abidjan. Il va y avoir de la castagne… « Caca sport », c’est le nom que les élèves ont donné au petit bâtiment abritant huit latrines désaffectées où ils règlent leurs comptes à l’abri des regards adultes. On y accède après avoir traversé en zigzaguant une vaste cour de récréation en terre battue, détrempée par les pluies de mai. Un endroit aussi insalubre que sous-dimensionné.

Faute d’équipements appropriés, les 5 000 élèves de cet établissement public font leurs besoins sur le petit terrain adjacent d’environ 80 m2, couvert d’excréments, de plastiques et de papiers souillés. Quand on lui demande depuis quand les enfants de ce quartier « très populaire » n’ont plus accès « aux commodités », Yves Koffi, inspecteur de l’éducation chargé de la vie scolaire, hausse les épaules. « Ces toilettes ont déjà été réhabilitées il y a quelques années, dit-il, mais elles ont fini par se boucher à nouveau. Le préposé à l’entretien s’est découragé. Il ne voyait pas toujours arriver son salaire. Tout cela est déplorable. »

Présentation de notre série Accès aux toilettes en Afrique : vite, ça presse !

La situation sanitaire de ce lycée de la capitale économique est loin d’être une exception. En Côte d’Ivoire, quelque 50 % des écoles urbaines, tous cycles confondus, ne sont pas équipées de sanitaires fonctionnels et jusqu’à 65 % en zone rurale, selon les chiffres croisés des associations locales, du gouvernement et d’ONG internationales. D’après l’Unicef, 620 millions d’enfants dans le monde n’ont pas accès aux services sanitaires de base dans leur école. La presse ivoirienne se fait régulièrement l’écho de cet état des lieux « dramatique ».

Pourtant, il y a trente ans, une Journée nationale de l’hygiène en milieu scolaire – le 3 mars – a été instituée, mais les infrastructures n’ont pas suivi. Les élèves sont donc priés de se retenir ou de se soulager comme ils peuvent où ils peuvent. La situation a été « mentionnée au ministère et à la région », se désole Yves Koffi, en listant les difficultés avec lesquelles se débat le corps enseignant du secteur public pour mener à bien sa mission. Ici les classes font entre 70 et 100 élèves, rappelle-t-il. Le cabinet de la ministre de l’éducation, Mariatou Koné, plusieurs fois sollicité par Le Monde, n’a pas donné suite.

Problèmes de santé et de violences sexuelles

Si l’impossibilité de s’isoler dans un lieu d’aisance n’est qu’un problème parmi d’autres, il est particulièrement aigu pour les jeunes filles. Au Lycée Victor-Amougou, les élèves en jupes bleues, l’uniforme en vigueur, s’en plaignent haut et fort. Elles miment les garçons qui les harcèlent en se collant à leurs fesses, expliquent être obligées d’uriner debout, jambes écartées pour éviter de se salir. Joignant le geste à la parole, elles décrivent aussi les infections chroniques qui s’ensuivent. Pour échapper aux remarques et aux regards déplacés, beaucoup préfèrent rentrer chez elles, et ne reviennent pas toujours au lycée, notamment quand elles ont leurs règles.

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Au-delà des problèmes de santé et de violences sexuelles, le manque de toilettes éloigne les adolescentes des salles de classe. S’il est difficile d’évaluer combien de journées d’apprentissage sont perdues, cet absentéisme a des conséquences sur le taux de réussite aux examens des filles, qui ne sont pas encore à parité avec les garçons (44 % des effectifs). En 2021, selon les derniers chiffres du gouvernement ivoirien, seulement 41,25 % des collégiennes ont obtenu leur BEPC et même pas un tiers des lycéennes (29,61 %) ont décroché leur bac.

Récréation à l’école primaire d’Anono, un groupe scolaire de 4 000 enfants d’un quartier populaire d’Abidjan, le 23 mai 2023.

« Les inégalités de genre s’expriment dès l’école et cette histoire de toilettes n’est qu’un des symptômes d’un problème plus vaste qui touche aussi bien la question économique, sociale que culturelle de l’hygiène féminine », analyse Angèle Koué, qui préside l’ONG Genre Parité Leadership féminin (Gepalef), une association qui sillonne la Côte d’Ivoire depuis trois ans pour collecter des données de terrain et faire bouger les choses.

Le rôle joué par les organisations féministes est essentiel. Les lycéens et collégiens de Marcory pourront leur dire merci à la prochaine rentrée : ce sont les militantes de Gouttes rouges, spécialisées dans la lutte contre la précarité menstruelle, qui ont trouvé le million de francs CFA (1 500 euros) nécessaire à la rénovation des latrines de Victor-Amougou auprès de l’Agence française de développement (AFD) et de Féministes en action, et prévoient de mener à bien un autre chantier de réhabilitation dans le lycée de Koumassi, à Abidjan, en août. L’ONG ActuElles va s’occuper des toilettes du Lycée moderne de Bonoua, à Grand-Bassam : « Les ministères nous soutiennent bien sûr, mais ils n’ont jamais assez d’argent pour agir », résume sans détour Salimatou Baldé, qui préside l’organisation.

Neuf waters « garçons » et neuf « filles »

A Anono, un autre quartier populaire de la mégapole ivoirienne, les 4 000 élèves du groupe scolaire primaire ont, eux, déjà retrouvé le chemin des cabinets grâce à l’énergie de Madia Bamba de l’ONG Encor’Elles. C’est à l’ambassade du Royaume-Uni qu’elle a trouvé une oreille attentive et des fonds. La militante de 34 ans, très engagée dans le lobbying citoyen, montre fièrement des photos « avant-après ».

En lieu et place d’un espace saturé d’excréments et d’herbes folles trônent aujourd’hui neuf waters « garçons » et neuf « filles », plus quatre réservés aux enseignants, tous séparés de murs couleur crème et pistache inaugurés fin mars. Une petite révolution pour Hélène Brou, l’une des six directeurs de cette école publique : « Dans les classes qui étaient situées à côté, l’odeur était insoutenable. Certains enseignants en étaient littéralement malades. Depuis la rénovation, on a été obligé de fermer un passage qui existait entre les toilettes et le terrain vague à proximité, sinon des habitants venaient aussi profiter des commodités. »

Dans le groupe scolaire primaire public d’Anono, à Abidjan, où les toilettes ont été rénovées, en mars 2023, grâce à l’ONG féministe Encor’Elles et son programme Latrines solidaires.

C’est en discutant avec des mamans commerçantes du marché d’Anono, à une encablure de l’école, que Madia Bamba a été alertée. La visite des lieux l’a convaincue de lancer le programme Latrines solidaires. « Pour que ces toilettes deviennent le projet de tous et aussi la responsabilité de tous, on a sensibilisé et intégré la mairie, tout le personnel enseignant et la chefferie du quartier, témoigne la militante. A la campagne, quand j’étais enfant, avoir accès à des toilettes n’était même pas considéré comme un sujet, encore moins comme un droit. C’est un progrès, mais on n’est encore qu’au début du changement. »

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Conciliabule autour du grand lavabo des toilettes. Des fillettes se lavent les mains en chahutant avec l’eau après être passées aux cabinets sous l’œil vigilant de leur maîtresse. « Et frottez bien ! », leur enjoint-elle. Les écolières aux petites robes vichy noir et blanc s’enfuient en riant. Même scène du côté garçons, où l’on ne s’embarrasse pas de fermer la porte entre copains. Et le savon ? « Il est en train d’arriver », s’empresse de répondre Hélène Brou.

Sommaire de notre série « Accès aux toilettes en Afrique : vite, ça presse ! »

La question de la mise à disposition de sanitaires sûrs sur le continent est un énorme enjeu de santé publique : mortalité infantile, déscolarisation, inégalités de genre, conséquences écologiques (pollution aux agents pathogènes des eaux de rivières, lacs ou littoraux), mais aussi économiques en raison de l’absentéisme au travail dû aux maladies hydriques, etc. Le Monde Afrique vous propose une série de reportages sur le manque d’accès aux WC et ses conséquences.

Présentation de notre série Accès aux toilettes en Afrique : vite, ça presse !
Episode 1 Au Sénégal, derrière la vitrine de la ville nouvelle de Diamniadio, le système D d’un assainissement provisoire
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