en Côte d’Ivoire, un village de sorciers accusé des heurs et malheurs des Eléphants

Quand les Eléphants tombent, tous les regards se tournent vers Akradio. Ce village adioukrou de 15 000 habitants est pourtant loin des stades de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), près de Dabou, à une heure de route goudronnée et une demi-heure de piste en terre d’Abidjan. Mais il abrite une communauté de sorciers à qui est attribuée une influence considérable sur les scores du football continental.

Il n’a donc guère fallu de temps, lundi 22 janvier, après l’humiliant 4-0 infligé par la Guinée équatoriale à la Côte d’Ivoire, pour que les supporteurs déçus attribuent leur défaite aux sorciers d’Akradio. Des émeutes ont éclaté au village avant même la fin du match, des habitants prenant à partie de supposés sorciers, bientôt suivies d’un incendie dont les images ont fait le tour des réseaux sociaux.

Sur l’une de ces vidéos, on voit brûler un monticule de bois à l’entrée du village, devant une foule agitée, tandis que l’homme qui filme commente ironiquement : « Bravo mon village, je suis fier de vous, Akradio. Malheureusement, ils ont vendu le match ! Regardez, ils sont en train de brûler la maison [d’une] dame. Elle a détourné le match. Elle n’est pas seule, hein ! » Un compte rendu a ensuite circulé sur des groupes WhatsApp, attribué au chef du district de police, qui affirme avoir été envoyé à Akradio lundi soir par le commandant de gendarmerie de Dabou.

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« Une vieille femme âgée de 70 ans, nommée Amélie Tuo Lath, aurait vendu mystiquement le match de la Côte d’Ivoire, indique le compte rendu, ce qui a occasionné la lourde défaite de notre équipe nationale. Cela a provoqué la colère des populations du village, qui ont incendié sa maison. » Toujours selon ce compte rendu, la police et la gendarmerie ont rapidement calmé la situation, seuls quelques dégâts matériels étant à déplorer. La femme en question aurait pour sa part été retrouvée par les gendarmes « dans le village voisin » et aurait reconnu devant eux « être à la base de la défaite de l’équipe nationale de Côte d’Ivoire ».

Des sorciers qualifiés de « préparateurs psychologiques »

A Akradio, où deux camions de gendarmerie étaient toujours stationnés mardi après-midi, les autorités se refusent à toute déclaration. Le chef du village, qui séjournait en France pendant les troubles, a promis de donner une conférence de presse pour restituer les conclusions de l’enquête de gendarmerie en cours.

Le chef résident, Victor Latt, se contente pour l’heure de démentir les fausses informations qui ciblent la communauté. « La dame qu’ils ont attrapée n’était pas cachée dans le village voisin, soupire-t-il. C’est moi qui ai appelé les gendarmes et on est allés la trouver dans sa belle-famille, à 3 km d’Akradio. Et ce n’est pas sa maison qu’ils ont brûlée. C’était l’apatam [un kiosque ouvert] d’une autre habitante, qui y vendait de la nourriture. » Le responsable ne cache pas sa lassitude de voir le nom de son village circuler sur tout le Web ivoirien, souvent accompagné d’invectives et de menaces.

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Il reçoit pendant notre entretien un appel du commandant de gendarmerie, qui lui conseille de visionner une vidéo devenue virale, ajoutant encore à la confusion qui règne en ligne. On y voit un vieil homme en pagne, qui se présente comme le porte-parole de la population d’Akradio, lire un communiqué devant une petite assemblée.

« Nous, population d’Akradio, déclare-t-il, solennel, recommandons avec la dernière énergie aux spirites reconnaissant avoir joué contre la Côte d’Ivoire de prendre toutes les dispositions pour remettre les choses à leur place, en faisant qualifier les Eléphants pour les huitièmes de finale, puis remporter la CAN 2024. » Et de nommer les deux sorciers supposés favorables à la victoire de l’équipe ivoirienne, mais aussi les cinq supposément hostiles. Certains internautes sont furieux – les autorités du village aussi –, mais d’autres trouvent la situation hilarante.

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Si les sorciers d’Akradio bénéficient d’autant de crédit, c’est que les deux étoiles de la Côte d’Ivoire à la CAN leur sont attribuées. Des membres de la Fédération ivoirienne de football (FIF) et René Diby, le ministre des sports de l’époque, lui-même originaire de cette sous-préfecture, ont en effet révélé que la sélection avait accompli un rituel à Akradio, en 1992, auprès de sorciers qualifiés par le ministre de « préparateurs psychologiques ». La scène a aussi été racontée par l’ex-international Didier Otokoré dans son autobiographie parue début janvier, Les Confidences d’un Eléphant. La sélection ivoirienne avait ensuite remporté la finale contre le Ghana après une mythique séance de tirs au but (11-10).

Un « soutien spirituel » pour « remporter le trophée »

L’idylle mystico-sportive n’a cependant pas duré. Une dispute aurait ensuite éclaté entre Akradio et René Diby, qui aurait refusé de s’acquitter des dettes contractées. En représailles, les sorciers auraient donc fait échouer les Eléphants à toutes les CAN suivantes. La croyance est tenace et entretenue. Le Français Hervé Renard, fraîchement nommé sélectionneur de l’équipe nationale en 2014, s’était empressé d’aller présenter ses respects à Akradio… avant d’accrocher en 2015 une seconde étoile au maillot de la Côte d’Ivoire. Là encore, aux tirs au but contre le Ghana.

Aussi les sorciers d’Akradio sont-ils tour à tour honnis ou adulés, selon les gloires et les déboires des Elephants. Mais pourquoi, cette fois, auraient-ils voulu faire perdre leur propre pays ? Ici, l’histoire prend une tournure politique.

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Car le ministre délégué aux sports auprès du premier ministre, Adjé Silas Metch, est également originaire du district où se trouvent Akradio et Dabou, de même qu’Emmanuel Esmel Essis, qui détient le portefeuille de la promotion de l’investissement et du développement du secteur privé. Des rumeurs attribuent à Emmanuel Esmel Essis des vues sur le poste d’Adjé Silas Metch, allant jusqu’à l’accuser d’avoir payé les sorciers d’Akradio pour provoquer la chute des Eléphants et, du même coup, sa disgrâce.

Quant à Adjé Silas Metch, lui aussi semble grandement embarrassé par l’affaire. « J’ai toujours été attristé par cette gênante publicité faite à mon village paternel, assurait-il lundi dans la presse ivoirienne, publicité fabuleuse qui dénie toute compétence à l’entraîneur, aux joueurs et à la fédération, mais surtout aux joueurs qui sont sur le terrain. » Le ministre délégué oublie opportunément, cependant, sa visite du 23 novembre au village voisin de Bonn, où il avait sollicité « le soutien spirituel » de la population pour « remporter le trophée » et assuré qu’il connaissait « la force du peuple adioukrou ».

Avec la victoire du Maroc sur la Zambie, mercredi soir, la Côte d’Ivoire a été repêchée in extremis pour les huitièmes de finale et les supporteurs en liesse ont momentanément pardonné aux sorciers d’Akradio. En attendant de découvrir le sort qu’ils réservent aux Eléphants lundi 29 janvier pour leur rencontre avec le Sénégal.

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