« En Haïti, nous pouvons tout détruire, ensemble, en un jour »

À peine venait-elle d’être récompensée par l’Académie française qu’elle repartait en Haïti, fin 2021, pour entrer au gouvernement d’Ariel Henry en tant que ministre de la Culture et de la Communication d’Haïti. Ce fut un coup de théâtre pour beaucoup quand Emmelie Prophète accepta, en novembre 2022, les portefeuilles de la Justice et de la Sécurité publique alors que les gangs qu’elle décrit dans son dernier roman (Les Villages de Dieu, éd. Mémoire d’encrier) infestaient déjà la ville.

Au rythme où vont les terroristes, il y a de quoi frémir. Au quartier de Carrefour-Feuilles leurs exactions ont été mises en lumière, grâce à la prise de parole des écrivains et des artistes, et la situation hallucinante d’insécurité dans la capitale et alentour donne à croire que les gangs n’ont pas dit leur dernier mot. Alors que tout un chacun se désole de l’incapacité du gouvernement à faire face et se heurte au silence des autorités devant cette menace chaque jour plus grande, Emmelie Prophète a accepté de répondre à trois questions du Point.

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Emmelie Prophète : Les gangs sont très armés. Ils pillent, violent, volent. Haïti fait face à une grave crise politique depuis 2018 qui s’est aggravée avec l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Le gouvernement actuel n’a pas créé cette situation. Il essaie de réparer des dégâts qui ont été causés par le radicalisme des uns et des autres, radicalisme qui persiste d’ailleurs et se manifeste par un refus de s’asseoir autour de la même table pour trouver une solution à la crise. En Haïti, hélas, nous pouvons tout détruire, ensemble en un jour ; mais ensemble nous ne réussissons à rien construire. Depuis 1804, quand l’armée indigène a chassé l’Armée française, nous ne nous sommes plus mis ensemble pour faire d’autres conquêtes.

Pourquoi un État chargé de servir et de protéger le peuple ne donne-t-il pas à la police les moyens de s’attaquer aux gangs quand ceux-ci s’approvisionnent si facilement en armes et en munitions ?

La police nationale, quand elle a été créée, il y a vingt-huit ans, n’a pas été pensée pour faire face à des situations comme celles que nous vivons aujourd’hui. Nous faisons face à des guérillas urbaines. De plus, à cause des programmes américains TPS [Statut de protection temporaire accordé par les États-Unis aux Haïtiens depuis le tremblement de terre de 2021, NDLR] et Humanitarian Parole [initié par le président Biden, il permet à des personnes vivant aux États-Unis de se porter garantes pour permettre à des Haïtiens, des Cubains, des Nicaraguayens et des Vénézuéliens de venir travailler aux États-Unis, NDRL]. Nos administrations ont été décimées. Certaines ont perdu plus de 15 % de leur personnel, comme la télévision publique. La police a perdu beaucoup de membres. Le gouvernement a vu venir le problème et a demandé, en octobre dernier, une aide pour la police. Ce que certains ont appelé « une intervention étrangère ». Cette aide permettrait à la police de se professionnaliser pour devenir le corps approprié aux nouvelles formes de criminalité. Il s’avère, hélas, et cela fait partie des problèmes majeurs que nous avons, qu’il y a des porosités entre les policiers et les gangs. Il y a beaucoup d’efforts qui ont été faits pour contrôler l’arrivée d’armes et de munitions sur le territoire. Notamment au niveau de la douane de Port-au-Prince. Les armes viennent des États-Unis et envahissent le marché caribéen. Le sujet est récurrent dans les réunions de la Communauté caribéenne (Caricom).

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L’armée d’Haïti a été démobilisée après le retour du président Aristide, en 1994. Elle était notamment responsable de plusieurs coups d’État et accusée de violation de droits humains. Le président Michel Martelly, en 2011, a lancé l’idée d’une remobilisation. Il a été descendu en flammes. Le président Jovenel Moise, malgré une opposition farouche des uns et des autres, a quand même remobilisé le corps. Qui n’est jusqu’ici qu’un embryon. L’armée ne dispose ni d’armes ni de matériel. Dieu seul sait que nous aurions voulu qu’elle soit opérationnelle ! La police, elle, depuis son existence, n’a jamais disposé d’autant de moyens qu’aujourd’hui. Elle a eu 18 gros véhicules blindés ces 9 derniers mois, 30 véhicules blindés légers, 40 véhicules de patrouilles offerts par les États-Unis, 500 armes automatiques. À Carrefour-Feuilles, les gangs ont principalement brûlé les maisons des policiers. C’est une situation terrible. Si le gouvernement partait aujourd’hui, celui qui serait installé à sa place subirait le même sort. Nous sommes comme cela.

dmp

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