Vaste région située en Amérique du Sud, l’Amazonie tire son nom du fleuve le plus important du monde en débit et s’écoulant sur plus de 7 000 kilomètres : l’Amazone. D’une superficie totale de cinq millions de kilomètres carrés, le bassin amazonien recouvre 40 % du continent sud-américain. Il se partage entre huit États : le Brésil, la Colombie, le Pérou, l’Équateur, la Bolivie, le Vénézuéla, la Guyane et le Suriname. Des hauts plateaux andins jusqu’à ses confins les plus reculés, ce qu’on appelle communément « l’Amazonie » se compose en réalité de forêts tropicales humides plus ou moins denses, de savanes, de mangroves et de marais. « Poumon vert de la planète », le biome amazonien abrite, selon les scientifiques, environ 10 % de la biodiversité mondiale, soit plusieurs centaines de milliers d’espèces végétales et animales, dont une majorité reste encore inconnue ou non répertoriée (1). Loin d’être uniforme, l’Amazonie est si étendue — presque le double de la superficie de l’Union européenne —, si diverse dans ses paysages et ses populations, qu’il vaut mieux parler d’Amazonies au pluriel (2).
Si les territoires amazoniens restent méconnus, ils n’en sont pas moins des espaces convoités. L’histoire longue de l’occupation et du développement économique de l’Amazonie est celle de l’exploitation des nombreuses ressources de la forêt (bois, minerais, plantes médicinales, etc.) et de l’avancée colonisatrice des États cherchant à exercer pleinement leur souveraineté sur leurs marges. Dans un contexte de dynamiques économiques mondialisées et de renforcement des préoccupations écologiques, la question de l’accès aux ressources naturelles et foncières met en évidence le rôle stratégique de l’Amazonie, mais aussi la vulnérabilité de cet espace plus que jamais au cœur de conflits d’acteurs. Sans chercher ici à être exhaustif, il paraît intéressant de tenter de faire le point sur les enjeux et conflits qui impliquent les territoires amazoniens en ce début du XXIe siècle. Quels y sont les impacts des activités humaines, et, à l’aune de l’urgence écologique, les défis à venir ?
L’Amazonie, entre intégration et exclusion
L’éloignement de l’Amazonie a contribué à forger le mythe durable de l’El Dorado, pour désigner un espace dominé par la Nature et aux potentialités inépuisables. Convoités pour leurs richesses, les confins amazoniens attirent très tôt une diversité d’acteurs (missionnaires, géographes, militaires, entrepreneurs) qui s’engagent dans l’exploration et l’exploitation (souvent prédatrice) des ressources naturelles. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, la dynamique pionnière vers l’Amazonie s’accélère, alimentée par l’imaginaire de la frontière à conquérir. Avec 60 % de la superficie totale du bassin amazonien sur son territoire national, le Brésil définit dans les années 1950 le cadre administratif et territorial d’une « Amazonie légale » qui comprend neuf États du nord-ouest brésilien où est menée une politique de colonisation interne et de développement économique visant à rattraper le retard de ces territoires enclavés (3). La transformation des territoires amazoniens en front pionnier d’activités agricoles ou minières, mais aussi de grands travaux, s’est accompagnée de vagues migratoires qui ont durablement modifié l’organisation spatiale et les sociétés amazoniennes du Brésil. Selon les statistiques officielles, ce sont aujourd’hui 25 millions de personnes qui habitent l’Amazonie brésilienne, dont 70 % résident en ville. Fruit des métissages et des migrations internes, Manaus, sur les rives du Rio Negro, dépasse ainsi les 2,1 millions d’habitants (4). Autre conséquence durable : l’extension des monocultures d’exportation (soja, café, canne à sucre pour l’éthanol) et de l’élevage bovin, sous l’effet d’incitations de l’État auprès des propriétaires ruraux. Encouragé par la mondialisation néolibérale et l’essor de puissantes multinationales, le lobby agroalimentaire a peu à peu étendu son influence au sein des sphères du pouvoir brésilien. Dans ce pays, la concentration foncière élevée au profit des grands propriétaires et des industriels, associée à l’insécurité juridique qui pèse sur les droits de propriété, sont une source majeure de conflits violents pour l’accès à la terre (5).
La volonté des États de mieux intégrer économiquement les territoires amazoniens s’est aussi traduite par la tentative d’y affirmer leur souveraineté. Cependant, malgré les progrès réalisés dans les transports (notamment fluviaux), l’éloignement reste un obstacle important au renforcement de la présence étatique. Cette « absence d’État » se reflète à travers la difficulté des populations à accéder aux services publics les plus essentiels (santé, éducation, etc.) ainsi qu’une forte criminalité. Dans les confins frontaliers du Pérou, du Brésil, de la Colombie et de la Guyane prospèrent les économies illicites et trafics en tous genres. Le bassin amazonien est ainsi devenu l’un des principaux axes du trafic de drogues en Amérique du Sud, alimentant aussi bien un marché régional que la demande internationale. L’orpaillage illégal, en lien avec la déforestation, a par ailleurs pris une ampleur considérable au cours des dernières décennies. Le mercure utilisé pour amalgamer l’or constitue un polluant dangereux qui s’accumule dans les milieux naturels, provoquant des ravages sur les rivières et forêts guyanaise, brésilienne et de la Madre de Dios au Pérou. Le manque de moyens budgétaires et technologiques, et les fragilités de la coopération transfrontalière en matière de sécurité, témoignent de la défaillance des États à protéger efficacement l’environnement et les populations de ces territoires. Plus largement, c’est la gouvernance des territoires amazoniens qui est ici interrogée, alors que l’appropriation des ressources naturelles et foncières apparaît comme un enjeu majeur de la prévention et de la gestion des conflits dans la région.
Le foncier amazonien, objet de convoitises et de conflits d’usages
Au fil des décennies 1980-1990, le renforcement à l’échelle mondiale des préoccupations écologiques incite les gouvernements de la région à s’engager dans la voie du développement durable. Sous la pression concomitante d’un profond mouvement de résurgence identitaire et culturelle amérindienne en Amérique latine, plusieurs États modifient leur Constitution, ce qui provoque alors un tournant majeur dans la gestion publique de l’environnement et la reconnaissance de droits fonciers aux Amérindiens (6). La Constitution progressiste adoptée par le Brésil en 1988 est la plus emblématique. En réaffirmant le droit des peuples amérindiens à disposer de leurs territoires traditionnels et des « espaces nécessaires au maintien de leur culture », ce texte fait entrer le pays dans la voie du multiculturalisme. Ce changement d’orientation politique s’est traduit par la mise en place de territoires réservés exclusivement aux populations amérindiennes en Amazonie, soit 13,76 % du territoire brésilien actuel. Environ 500 000 Indiens vivent aujourd’hui sur des terres réservées, en principe inviolables.
Entre 2002 et 2011, la présidence de Lula consolide le rôle de l’État brésilien en matière de protection environnementale à travers la création de vastes aires protégées. Nonobstant, pour faire fonctionner son économie en pleine croissance et satisfaire les besoins de sa population, le régime luliste se retrouve confronté au défi de l’exploitation (durable) d’une Amazonie, convoitée pour ses ressources. De plus, la généralisation de la précarité foncière, causée par la superposition des systèmes juridiques, donne lieu à de multiples conflits d’usages, dont la déforestation est un exemple.
La forêt amazonienne a déjà perdu 20 % de sa superficie totale en l’espace de cinquante ans, selon les estimations de WWF. Depuis l’élection de Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil en 2019, la déforestation moyenne annuelle a augmenté de 75 % par rapport à la décennie précédente, repoussant les activités commerciales et minières toujours plus loin dans les confins amazoniens. Les incendies géants qui ont ravagé la forêt brésilienne durant l’été 2019 sont le résultat d’actes criminels causés par des propriétaires terriens cherchant à étendre leurs pâturages et champs en monoculture. Avec 7533 départs d’incendie recensés, le premier semestre 2022 constitue un nouveau record inquiétant (7). En outre, l’intensité des menaces auxquelles font face les populations amérindiennes (accaparements de terres, expropriations, assassinats, etc.) a redoublé depuis l’arrivée au pouvoir d’une force politique ultraconservatrice et réactionnaire (8). Enfin, du point de vue écologique, les enjeux liés à la conservation de la biodiversité et à la lutte contre le dérèglement climatique — l’Amazonie étant un important capteur de carbone — interrogent la capacité des États qui se partagent la souveraineté du bassin amazonien à protéger ses terres et ses populations. La multiplication des conflits socio-environnementaux dans lesquels sont directement impliqués les États, des communautés locales et des entreprises, reflète la tension croissante entre développement économique d’un côté et protection environnementale de l’autre. Les activités minières en particulier, mais également les grands projets d’infrastructures (par exemple, le barrage de Belo Monte au Brésil) viennent mettre en péril certains territoires amérindiens, y compris ceux en principe protégés.
Du fait de ses ressources naturelles, l’Amazonie apparaît donc comme un espace tourmenté et convoité. Réservoir irremplaçable d’un quart de la biodiversité mondiale, elle est pourtant menacée par la déforestation due principalement à l’agriculture, l’élevage et les activités minières. La récente victoire de Lula aux élections présidentielles de 2022 laisse toutefois espérer une réduction de la déforestation et une action politique allant dans le sens de l’écologie, même si le chemin s’annonce semé d’embûches. Enfin, parmi toutes ses richesses, la concentration du bassin amazonien en eau — 20 % des réserves mondiales d’eau douce — se pose plus que jamais comme un enjeu d’avenir. Les potentialités du fleuve Amazone et de ses affluents, tant sur le plan énergétique que pour l’agriculture ou l’industrie, attisent la convoitise de tous, en particulier d’un nombre croissant d’investisseurs étrangers au détriment des populations locales qui s’inquiètent d’une progressive privatisation de la ressource hydrique. À l’aune du changement climatique et de la raréfaction de l’eau à travers le monde, les éventuels conflits d’usage qui pèsent sur cette ressource vitale confèrent immanquablement un rôle stratégique aux territoires amazoniens.
Repères
Notes
(1) François-Michel Le Tourneau, L’Amazonie. Histoire, géographie, environnement, Paris, CNRS éditions, 2019, p. 57.
(2) Fernando Roca Alcazar, « Les ressources menacées de l’Amazonie », Études, 2019/1 (janvier), p. 19-28.
(3) Martine Droulers, Brésil : une géohistoire, Paris, PUF, 2001.
(4) François-Michel Le Tourneau, « Enjeux et conflits autour des territoires amérindiens en Amazonie brésilienne », Problèmes d’Amérique Latine, ESKA, 2006, p. 71-94 (https://bit.ly/3EbWz3I).
(5) Claudio Araujo et al., « Insécurité foncière et croissance économique au Brésil », Revue d’économie du développement, 2006/1, vol. 14, p. 79-97.
(6) Irène Bellier, et al., Les droits des peuples autochtones : des Nations unies aux sociétés locales, Paris, L’Harmattan, SOGIP, 2017.
(7) Selon les données de l’Institut national de recherches spatiales (INPE), centre de recherche brésilien qui mesure la déforestation de l’Amazonie, citées par Franceinfo, « Brésil : la déforestation de l’Amazonie atteint un rythme record au premier semestre 2022 », publié le 1er juillet 2022 (https://bit.ly/3zXoLof).
(8) François-Michel Le Tourneau, « Gouvernement Bolsonaro v. peuples amérindiens : l’épreuve de la Constitution », Outre-Terre, 2019/1, n°56, p. 139-158.
Légende de la photo en première page : Les Indiens Pataxo (État de Bahia au Brésil) et de nombreux collectifs indigènes rassemblant plus d’une centaine d’ethnies ont organisé des manifestations dans les principales villes brésiliennes en septembre 2021. La protection de l’Amazonie se trouvait au cœur des revendications. Des projets de lois initiés sous la présidence de Jair Bolsonaro et favorisant la déforestation et la prospection minière menaçaient leurs droits et l’accès aux terres ancestrales. (© Shutterstock)
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.