À travers un effort analytique, mettant en œuvre une pensée rigoureuse et cohérente, nous avons fourni un angle de lecture intelligible pour approprier le rapport du Conseil de Sécurité de l’ONU sur le financement de la criminalité en Haïti. Dans un premier temps, nous avons fait scintiller les fresques synchronisées d’un tableau horrifiant qui renvoie l’immonde laideur de la société haïtienne. Puis, partant des fissures qui lézardent ces fresques, nous avons extrait le motif de la structure socio-économique et politique d’Haïti. Laquelle structure révèle les liens de cause à effet entre le modèle économique de paupérisation, le non-dimensionnement des risques environnementaux, le vide stratégique de la gouvernance politique, l’impensé organisationnel, la culture de la malice de la société, l’insignifiance du modèle académique et l’invariante impuissance qui déshumanise la population. Et pour donner une dimension probante à notre argumentaire, avec un peu d’imagination et de connaissances rudimentaires, nous nous sommes mis dans la peau d’un statisticien en construisant un diagramme (Ishikawa) pour montrer les faisceaux de causes qui expliquent l’impuissance du collectif haïtien devant l’invariante défaillance de son écosystème.
Le faisceau de causes de l’impuissance haïtienne
Notre objectif se limitait, à ce stade, à faire ressortir les variables endogènes pour imputer au local sa part d’indigence dans l’invariance de la déshumanisation de la population haïtienne. En mettant en évidence ce faisceau de causes, nous ne cherchons, ni plus ni moins, qu’à offrir à chaque acteur social, au niveau local, qu’importe son domaine d’activités, l’opportunité d’évaluer sa contribution (consciente ou inconsciente) dans le processus de la déshumanisation d’Haïti. Nous avons cru qu’il était pédagogique de donner à cette offre une triple dimension :
i. Dimension épistémique d’objectivité, par la rigueur de l’argumentaire qui modélise l’action humaine comme une posture orientée par des valeurs pour résoudre des problématiques factuelles qui ne sont que des constructions sociales ;
ii. Dimension stratégique d’ouverture, par l’appel (sous-jacent) à un dialogue centré sur des problématiques qui invitent à une évaluation des responsabilités partagées dans cette impuissance collective ;
iii. Dimension éthique assumée, par le besoin de faire luire un engagement pour Haïti, au-delà des sensibilités politiques et des rivalités claniques dans lesquelles nous excellons depuis l’indépendance.
Force est de constater que nos performances politiques claniques, faites de malice, de marronnage, où la volonté crapule d’instrumentaliser un autre, qui assume de devenir couillon, pour réussir ou survivre, n’ont fait que nous conduire dans cette impasse indigente où l’assistance internationale nous maintient dans une impuissance agonisante entre la tenaille et le verrou d’une invariante géostratégie de déshumanisation.
219 ans à performer la même indigence locale qui déshumanise notre collectif au profit d’une indigence globale, c’est quand même trop comme défaillance anthropologique. L’évaluation s’impose à Haïti comme le chemin critique d’un pèlerinage obligatoire pour que chacun trouve, sur son domaine métier, la variable de responsabilité qui peut s’aligner sur d’autres variables de responsabilité, provenant d’autres domaines métiers, pour forger, dans une inébranlable reliance, le socle de valeurs communes partagées qui peut servir de rempart ou de levier d’action capable de venir à bout de cette insoutenable impuissance. Nous devons admettre que cette impuissance malgré sa durabilité n’est en rien une fatalité. Comme toutes les réalités sociales que vivent d’autres peuples, l’impuissance collective haïtienne est tissée par des problématiques qui proviennent de nos activités et qui ne sont donc que des constructions co-générées par le local dans ses liaisons mutilantes et aliénantes avec le global.
Ayant montré précédemment, dans un effort de modélisation contextuelle, les variables indigentes (Malice/Marronnage, Corruption/Couillonnerie, Criminalité/Crapulerie) de la dimension locale de l’errance haïtienne, nous nous proposons de prouver à présent que ce modèle de gangstérisation polymorphe stratifiée n’est qu’un héritage, une sous-classe dérivée d’une super classe que nous appelons le Big Gang de la géostratégie de la déshumanisation.
La tenaille de l’impuissance collective
Ainsi, nous revenons raviver les braises TIPÉDANTES de l’intelligence éthique pour faire ressortir, cette fois-ci, la contribution des acteurs internationaux, dont l’ONU, dans la structuration de l’impuissance haïtienne. Nous prenons le risque de nous faire détester un peu plus et d’augmenter le nombre de nos puissants ennemis. C’est un risque que nous assumons à nos périls. Car nous savons qu’ici, dans le shithole, c’est la loyauté à la criminalité qu’on récompense ; d’où l’incapacité de trouver un nombre suffisant d’acteurs capables de se solidariser publiquement avec une pensée courageuse, épistémique, stratégique et éthique. Mais les indifférents et les silencieux doivent savoir que dans un environnement réputé gangstérisé, ceux qui n’ont pas d’ennemis sont ceux qui sont sans valeurs. Comme l’a écrit Oscar Wilde, « pour être ami de tout le monde ou devenir populaire, il faut être médiocre », et encore plus dans un lieu où le modèle d’affaires repose sur les mauvais arrangements, la corruption et la criminalité. Et c’est là le vrai sens de l’intelligence éthique qui engage à prendre le risque de troubler les conforts indigents dans une double perspective :
• percer le voile médiocre de l’opacité qui facilite les complicités avec la criminalité.
• outiller les acteurs du changement pour qu’ils comprennent que la militance a aussi besoin de compétence et d’intelligence pour qu’elle conduise le changement dans le sens d’une innovation.
Du reste, briller dans l’obscurité, quand son environnement regorge de foyers d’enfumage, nous semble une salutaire démarche écologique. D’autant qu’elle vise à humaniser ceux qui sont porteurs de connaissances et/ou détenteurs de pouvoir pour les amener, qui à mobiliser leur savoir pour des valeurs et des causes justes ; qui à se responsabiliser pour développer, dans l’exercice de leur mission, des interactions plus durables et plus dignes avec le pays, la société, les institutions et le collectif.
Venons-en à notre angoissant tableau. En dévoilant le tableau de la laideur de la société haïtienne, dans ses putrides structures économiques, politiques et académiques, le Conseil de Sécurité de l’ONU a cru qu’il pouvait se décharger du fardeau haïtien en confrontant les Haïtiens et les Haïtiennes à leur indigence. Certes, l’indigence est localement actée par la mécréance des uns et l’insignifiance des autres, et Haïti doit l’assumer pour se régénérer. Mais le Conseil de Sécurité a fait semblant d’oublier que deux de ses membres permanents, la France et les États-Unis, et plusieurs États membres de l’ONU, comme le Canada, l’Espagne, la Belgique, le Brésil ont été les concepteurs, promoteurs, bailleurs de fonds, donneurs d’ordre et évaluateurs des réformes institutionnelles et démocratiques de ces 35 dernières années. Pourquoi n’ont-elles pas empêché le glissement du pays vers ces abysses indigents ? Ce serait insignifiant de ne pas comptabiliser cet apport de renforcement institutionnel dans le tableau de l’indigence locale.
Donc si nous lisons plus attentivement le diagramme (d’Ishikawa) de cause à effets de l’impuissance haïtienne (voir illustration 1), il permet d’entrevoir deux choses : d’une part, il met en évidence les grandes problématiques haïtiennes, et démontre qu’elles n’ont jamais été prises en charge dans les stratégies e la gouvernance publique du pays, et encore moins dans celles de l’assistance internationale au chevet d’Haïti depuis ces 35 dernières années. D’autre part, il révèle comment l’enchevêtrement de causes non dimensionnées intelligemment et non traitées responsablement, dans le temps, concourent à générer durablement des cycles de précarités économiques, politiques, et humaines. Ce sont ces cycles qui ont émergé et ont pris la forme d’invariants socio-anthropologiques entretenus par des structures dissipatives autoorganisées qui, pour leur reproduction et leur survie, font régner l’impuissance collective comme le spleen d’un minimum insignifiant confortable (SMIC). Ce SMIC est justement le niveau recherché par les stratèges qui gouvernent le chaos du monde pour équilibrer les médiocrités de leur invariante géostratégie de la déshumanisation. L’équation de l’errance anthropologique haïtienne (Malice, Corruption, Criminalité), E=MC2, est équilibrée par l’équation de l’expertise de l’assistance internationale, (Maintenance du système, Continuité du système, Confiance dans le système), E=MC2. Celle-ci ne cherche qu’à maintenir la continuité du système pour gagner la confiance des acteurs stratégiques et académiques locaux, pourvu qu’ils soient loyaux à la géostratégie de la déshumanisation.
En effet, puisque l’assistance internationale à un pays est dimensionnée sur les postures de ses élites locales, et puisque celles-ci, dans le contexte haïtien, ne vivent que par Malice, Crapulerie et Couillonnerie, l’expertise dédiée au renforcement des institutions d’Haïti aura, soit les mêmes postures d’insignifiance, soit sera suffisamment neutre pour garantir le verrouillage du système sur l’impuissance collective haïtienne. Disons mieux que l’assistance internationale n’est qu’un mécanisme de renforcement des médiocrités de ceux qui sont en charge des institutions du pays (voir illustration 1) tout en donnant des illusions de changement. De ce fait, nous pouvons aussi visualiser la structure socio-économique et politique haïtienne comme l’ossature d’une tenaille dont les deux bras sont actionnés, l’un par les acteurs économiques et politiques, l’autre par les acteurs académiques, culturels et socioprofessionnels. Et comme nous le savons, une tenaille est un levier, celui-ci a besoin d’un point d’appui pour être efficace, et ce point d’appui est justement le centre où l’assistance internationale performe le renforcement institutionnel haïtien. C’est le point du renforcement institutionnel qui permet aux deux bras de s’appuyer l’un sur l’autre pour agir comme une tenaille qui dépèce Haïti jusqu’au bout de l’impuissance. Ces deux bras agissent dans une synchronisation parfaite, autour du point d’appui que renforce l’expertise internationale, pour entretenir un cycle invariant de défaillances institutionnelles. Pouvait-il en être autrement quand les agences internationales ne vivent que de défaillance et d’indigence ? Qui alors peut prétendre ignorer que le modèle d’affaires du business de l’assistance technique internationale repose sur un processus maitrisé de précarisation, de fabrication d’impostures et de shitholisation ?
Mais ce cycle d’indigence est paradoxal, puisque la défaillance produite, tout en maintenant la majorité dans une impuissance collective et l’écosystème global dans une inertie terrifiante (invariance), permet à une minorité, dépendante des intérêts étrangers, de réussir et de prospérer. Ainsi, la performance de l’assistance internationale n’est viable que si le renforcement qu’elle apporte aux institutions du pays assure la mobilité du point d’appui, grâce auquel fonctionne efficacement la tenaille qui maintient Haïti dans l’impuissance. Nous pouvons donc modéliser la structure indigente de la société haïtienne comme une part de l’indigence globale qui est mise en œuvre à travers l’assistance internationale. Dans ce contexte, nous devons voir la structure hideuse de la société haïtienne comme le résultat d’un cycle engendré par un processus de défaillance copiloté, dans lequel des acteurs locaux, dépendants des acteurs internationaux, obéissent aux injonctions de ceux-ci et mettent le local en état d’impuissance collective pour son expérimentation par la performance de l’assistance internationale.
Les cycles du verrou de l’invariance anthropologique haïtienne
C’est donc l’action conjuguée des acteurs étatiques et non étatiques haïtiens, en situation de dépendance vis-à-vis des intérêts géostratégiques internationaux, qui génère le cycle de défaillances institutionnelles permettant la performance des acteurs de l’assistance internationale et du renforcement institutionnel. C’est comme un enchevêtrement de médiocrités qui s’est structuré dans le temps et qui a contribué à l’érosion turbulente de la dignité nationale, jusqu’à atteindre le niveau d’impuissance collective nécessaire à l’équilibre de la défaillance de l’écosystème pour la performance des producteurs, des gestionnaires, des évaluateurs et des bénéficiaires de l’indigence.
L’impuissance haïtienne n’est pas une fatalité, c’est un cycle invariant entretenu par un processus de défaillance copiloté par le local et le global, au profit de la performance d’un business appelé renforcement institutionnel et d’un marché de service nommé assistance internationale. Pour assister durablement, il faut déstabiliser en permanence ; pour renforcer, il faut d’abord affaiblir. Comme le désordre est nécessaire en amont pour faire régner l’ordre en aval, la défaillance précède toujours l’assistance (voir illustration 2). Elles sont deux lectures d’une même mesure produite par une même activité, elles ne différent que par la population qu’elles touchent : la performance touche la minorité de la population qui, par ses accointances, sa dépendance, profite du système ; tandis que la défaillance touche la grande majorité qui en subit les conséquences.
L’impuissance collective haïtienne est structurée par une règle algébrique de signes : moins par moins donne plus. La pauvreté de la vision stratégique (Moins) des mécréants acteurs étatiques et la déficience de l’intelligence éthique (Moins) des insignifiants (perte de sens) acteurs non étatiques induisent une augmentation (Plus) du chaos et la production de défaillances institutionnelles qui apportent plus d’opportunités pour l’assistance internationale. Voici explicitée la fameuse règle de signes : moins par moins donne plus sur le domaine socio-anthropologique haïtien : la déficience de la vision stratégique et la déficience de l’intelligence éthique agissent comme deux faiblesses qui, s’appuyant l’une sur l’autre, maintiennent le pays dans un équilibre invariant où :
• L’impuissance collective correspond globalement à la valeur de la géostratégie de la déshumanisation ;
• La malice fait la loi indigente et courbe les postures humaines vers la crapulerie et/ou la couillonnerie.
Il ressort de cette analyse que les actions de renforcement institutionnel des acteurs internationaux de l’assistance technique et humanitaire n’ont qu’une finalité stratégique globale : entretenir, par la performance des projets à double standard de leurs agents locaux, l’écosystème haïtien dans une impuissance totale pour que la population ait le niveau de médiocrités humaines qui corresponde à la performance de la géostratégie de la déshumanisation. Cycle de défaillance, cycle d’assistance, cycle d’invariance. Ce sont des cycles structurants qui s’équilibrent dans une défaillance performante : le cycle de turbulences induit un cycle de défaillance, par le manque de valeurs des acteurs stratégiques, contribuant ainsi à éroder la cohésion nationale, lequel cycle de défaillance permet à l’assistance internationale de performer le renforcement institutionnel par un cycle d’urgence qui génère l’invariance de la déshumanisation pour entretenir l’impuissance collective (illustration 2). Ces trois cycles structurants concourent à tuer l’intelligence collective et à maintenir le pays sur sa trajectoire d’errance. Le local est en reliance parfaite avec le global. Chaque acteur, sur son domaine métier va produire une performance qui va concourir à l’impuissance collective par l’augmentation des grandes défaillances de l’écosystème au profit de l’assistance internationale.
Les enseignements à tirer du tableau de l’indigence
Ce paradoxe de la performance défaillante impose plusieurs enseignements aux acteurs sociaux qui militent pour le changement en Haïti. Premier enseignement : ce n’est pas parce que vous êtes performant sur votre domaine métier que vous ne produisez pas des médiocrités. C’est la valeur globale de l’écosystème qui détermine la valeur relative de votre performance. Et c’est pour cela que celui qui est éthiquement compétent cherche toujours à donner du sens à ses actions en questionnant les valeurs de l’écosystème dans lequel il évolue et les valeurs du domaine métier qu’il exerce. Pour cause, la performance d’un acteur individuel ne peut avoir de valeur que si elle s’intègre dans une reliance entre Société, Organisation et Individu pour la cohésion des valeurs de l’écosystème.
Mais le problème est que cette valeur globale de l’action du domaine métier de l’acteur, qui doit s’aligner sur la valeur globale de l’écosystème relative de l’écosystème, est toujours occultée par des boîtes noires (enfumage) qui mettent en avant de petits objectifs intermédiaires appelés des strates minimales d’insignifiance confortable. Ces strates apportent, à ceux qui pilotent les différents processus et variables de responsabilité permettant l’atteinte de ces objectifs intermédiaires, des succès et un rayonnement qui dissuadent de questionner la valeur globale du domaine métier, enfouie et occultée dans des processus non dimensionnés, et incitent ce faisant à se concentrer sur la valeur intermédiaire d’un objectif de performance plus immédiat. Et pour que les pilotes exécutent ces processus sans questionner leurs liens avec les objectifs globaux de l’écosystème, le management propriétaire de ces processus s’arrange pour choisir des profils tournés sur leurs succès personnels et leur soif de réussite pour garantir leur loyauté envers le management, quelle que soit la valeur de son modèle d’affaires. Ce qui impose un deuxième enseignement : la promotion qui assure le rayonnement d’un acteur socioprofessionnel n’est pas toujours une mesure qui récompense son intelligence, mais juste un enfumage pour entretenir son insignifiance, sa docilité et sa soumission. C’est le paradoxe du rayonnement indigent par l’insignifiance et l’endettement éthique.
Et c’est là que faire appel à un modèle se révèle nécessaire, car il permet, en facilitant la visualisation des éléments, souvent occultés, du réel, de comprendre le fonctionnement global d’une société à travers l’appropriation de ses spécificités. Comme le dit Franck Varenne, ‘‘les modèles servent à transformer le réel ou à l’anticiper’’. Sans modèles pour cartographier leurs processus, les structures sociales resteront de nébuleuses totalitaires qu’on s’attachera à changer, en ignorant qu’une même structure peut, par polymorphisme, instancier une modification de son comportement sans changer sa nature intrinsèque. Les spécialistes de la programmation orientée objet savent de quoi nous parlons. Hélas beaucoup de gens ne comprennent pas que les sociétés sont des systèmes complexes et qu’elles ne peuvent être modélisées que par la pensée complexe en faisant appel à la transdisciplinarité. Voilà pourquoi le sociologue, l’anthropologue et le politologue ont besoin de faire appel à la pensée systémique pour approprier le réel social dans sa complexité.
Ces chercheurs, aussi académiquement rayonnants soient-ils, doivent savoir que le système social, qu’ils croient maitriser à travers les structures, est flouté par des processus en boites noires et est modulé par des valeurs qui fredonnent l’imposture d’un double standard. C’est ce floutage qui permet le renouvellement des impostures sans changement des structures. Ainsi, la barbarie, la corruption, la criminalité sont enrobées d’un voile de séduction qui les enjolivent et masquent leur réalité indigente à beaucoup. Même à ceux qui sont académiquement rayonnants. Mais, au-delà des structures, le système floute aussi le jeu des acteurs. Ainsi, un même acteur social peut se retrouver à jouer des rôles contradictoires, il devient à la fois le verrou qui bloque le système sur l’invariance, tout en étant l’articulation qui permet au système de coulisser pour feindre un changement sans vraiment changer. D’où l’émergence de groupes sociaux comme des structures dissipatives. Cela demande d’intégrer le paradoxe, les contradictions dans les paramètres du système et de travailler non plus avec la logique classique, mais avec la logique floue.
Ce qui amène un troisième enseignement : le paradoxe du changement invariant par les impostures militantes. Ainsi, il devient plus aisé de comprendre que l’acteur qui porte une loi ou un projet anticorruption n’est pas forcément un acteur du changement ; le groupe qui brandit un slogan et s’engage dans une lutte antisystème n’est pas forcément un groupe antisystème. Ce ne sont que des faux drapeaux, des contre feux que le système met en place pour assurer sa reproduction dans des impostures de changement. Et c’est pour cela que le système s’arrange pour fragmenter la société à la limite du minimum insignifiant confortable pour avoir de multiples strates opposées qui pourront se présenter comme des forces du changement alors qu’elles ne sont que des passerelles de résurgence du système.
La brèche vers une ligne de fuite
Trois paradoxes s’enchevêtrent pour structurer le réel haïtien et le recouvrir d’un épais brouillard : le paradoxe de la performance défaillante, le paradoxe du rayonnement indigent et le paradoxe du changement invariant. Ces trois paradoxes sont des simulations ou mieux des instanciations contextuelles des trois grands paradoxes (valeurs de double standard, processus en boites noires et fidélisation autour de médiocrités culturelles par gains mutuellement bénéfiques) qui caractérisent la civilisation occidentale. Ce qui prouve que l’indigence haïtienne est une dérivation de l’indigence globale. Elle est donc au service de la géostratégie de la déshumanisation, et se nourrit de l’impensé stratégique des mécréants acteurs économiques et politiques et de l’indisponibilité éthique des insignifiants acteurs académiques. Ces paradoxes produisent un enfumage si abondant qui empêche, à ceux qui n’ont pas le temps pour apprendre de leur contexte, de comprendre le fonctionnement de leur société. Seule la pensée complexe, parce qu’elle repose sur la reliance entre appropriation contextuelle et prospective éthique, permet d’approprier le réel dans sa complexité chaotique. Du coup, seule elle peut offrir un angle stratégique pour trouver, à travers les fissures par lesquelles les structures dissipatives laissent éroder la cohésion sociale, la ligne de fuite qui conduit vers la brèche pour un sursaut d’innovation hors de l’invariance.
N’ayons pas peur des mots, le rapport de l’ONU révèle l’inhumanité de ceux qui ont les avoirs économiques, le pouvoir politique et le savoir académique en Haïti. C’est leur association en fumiers structurants qui assurent l’invariance de l’impuissance collective qui déshumanise la population. N’ayons pas peur de la vérité, l’horrible laideur doit nous aider à trouver le courage de nous indigner pour changer les choses. La pensée humaine est ainsi faite qu’elle s’adapte à ce qui lui parait confortable, tranquille et sûr. Elle ne se mobilise et ne s’indigne que si elle éprouve quelque gêne et un certain inconfort. Et c’est seulement là qu’elle cherche des voies pour transformer ce qui ne fonctionne pas.
Un collectif qui ne s’indigne pas des défaillances et ne se révolte pas contre les médiocrités qui l’affectent y trouve son bonheur. Inutile de vouloir le brusquer. Inutile de vouloir lui imposer un rythme qui ne permettra pas son appropriation, sa transformation et sa régénération. Pour cela il faut privilégier l’économie de la connaissance. Il faut revenir aux exigences de conformité d’avec la nature. Qui peut raconter l’infinie patience de l’eau qui creuse la roche ? Le temps, et rien d’autre que le temps ! En accord avec Edgar Morin, il faut admettre que « changer la vie » exige une reliance, une intelligence, un apprentissage de la complexité, un tumulte de la pensée pour affronter les incertitudes. C’est ce que raconte l’histoire de l’évolution de l’humanité.
Selon Denis Diderot, « sous quelque gouvernement que ce soit, la nature a posé des limites aux malheurs des peuples. Au-delà, c’est la mort, la fuite ou la révolte ». Mais la révolte n’est pas toujours celle qui se fait par les soulèvements populaires et violents. La révolte peut aussi être celle du relèvement de la conscience pour la régénération de l’homme indigent, car l’indigence est une construction humaine. Seul le changement dans les mentalités peut inverser la courbe de l’indigence. Comme disait Karl Marx, seule une rupture du processus d’aliénation croissante par l’éducation peut conduire au progrès. Néanmoins, subsiste une question, que se posait Marx aussi en son temps, qui se chargera d’orienter l’éducation sur les voies de cette rupture quand les éducateurs sont des foyers d’aliénation ?
Voilà pourquoi, il faut mettre le savoir en débats, susciter le goût des divergences structurantes, provoquer des confrontations de modèles pour faire jaillir de leur choc la brèche lumineuse qui guidera vers la ligne de fuite. Une société qui ne peut pas dialoguer authentiquement et librement sur les avoirs, ne peut pas communiquer authentiquement et dignement sur le domaine politique, lequel est traversé par de puissants conflits d’intérêts. D’ailleurs c’est le savoir qui doit orienter la politique, puisque, comme le postule la formule d’Auguste Comte : savoir, c’est pouvoir. C’est le flambeau de ce savoir qu’il faut allumer pour embraser le shithole d’une irradiance qui aidera la population à basculer vers l’intelligence.
Puisse cette réflexion atteindre la minorité digne qui vit encore en Haïti et qui est disséminée dans la diaspora ; et surtout, puisse cette minorité comprendre que c’est le moment idéal pour initier le changement par l’apprentissage contextuel et éthique. Que mille experts contextuels, turbulents et insolents sortent de l’ombre pour faire fleurir des centres de réflexion stratégique qui dissémineront de nouvelles valeurs, produiront de nouveaux modèles de connaissance pour permettre au collectif d’apprendre à s’enraciner sur son terroir, malgré les contraintes, pour y ensemencer la dignité et l’espérance d’une innovation.
Erno Renoncourt, 05/11/2023
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