épisode 3/4 du podcast Philosopher au Sud (Amérique Latine, Afrique, Caraïbe)

Caraïbe, Afrique, Amérique latine : philosopher au Sud. Tel est le thème de cette série d’émissions au cours de laquelle la démarche dite « décoloniale » n’est pas contournée. Si elle fait parfois polémique, c’est principalement lorsqu’elle n’est connue que de loin. Il s’agit donc d’étudier la pensée décoloniale de très près afin de voir ce qu’elle a à nous apprendre. Dans le troisième épisode de cette série,

Géraldine Muhlmann et ses invité.e.s s’interrogent sur les alliages possibles entre traditions et modernité.

Se penser comme « sujets historiques »

Pour Bado Ndoye, il est urgent de « déconstruire cette opposition massive entre tradition et modernité« . Pour cela, il suggère de « mettre à nu le présupposé » qui l’oriente, consistant à « dire que ces deux termes relèvent de deux lieux antinomiques« . Le premier lieu serait, dans cette perspective, « celui de l’historicité et du progrès, tourné vers l’avenir et l’Europe« . De l’autre, « un lieu de la répétition du même et de la clôture sur soi qui serait l’Afrique« . Or, comme le remarque le philosophe, « c’est dans le cadre de cette antinomie que nous avons longtemps pensé les rapports de l’Afrique avec l’Europe, mais également les questions de développement, d’éducation« , jusqu’à « la capacité des Africains à se penser eux-mêmes en tant que sujets historiques« .

Une philosophie africaine ?

Séverine Kodjo-Grandvaux rappelle qu’au cours des années 1970-1980, « des philosophes africains travaillent sur la question de savoir ce que peut être, ou doit être, une philosophie africaine« . Dès le début, ils formulent la nécessité d’une « décolonisation des savoirs« , qui supposerait à la fois de « déconstruire les philosophies occidentales« , mais également de « réactiver les philosophies africaines, en s’appuyant sur des concepts, des idées, des notions, des pratiques« . Ils étaient néanmoins conscients du fait que ce qu’on appelle de manière générale les « traditions africaines » n’était pas les mêmes qu’avant la colonisation, et n’adhéraient pas à la fiction d’une pure restauration. Il fallait déterminer si ces traditions « étaient toujours efficaces dans un contexte contemporain« .

Un néo-traditionnalisme

Jean-Pierre Olivier de Sardan constate qu’il existe « un besoin de réhabilitation » des savoirs endogènes, face à un « occidentalo-centrisme« . Mais ces connaissances ont été transformés au cours de l’histoire : on retrouve une forme de « néo-traditionnalisme, construit en grande partie par la colonisation et reconduit après les indépendances« . De fait, on constate que si « le traditionnel existe dans la tête des individus comme une réhabilitation« , il est davantage une reconstruction du point de vue des sciences sociales. L’anthropologue souligne néanmoins qu’il ne faut pas « imputer tous les écarts entre les modernités africaines et occidentales à la traditionnalité« . En effet, « les modernités africaines sont aussi largement éloignées de ce qu’était l’Afrique pré-coloniale« .

Des « poches d’obscurantisme »

Comment expliquer la persistance de procès en sorcellerie dans certains pays africains ? Pour

Souleymane Bachir Diagne, « il y a une force d’inertie considérable dans toutes les sociétés« . Ainsi, le progrès n’est jamais linéaire ou unanime. Il existe « des poches de croyances obscurantistes, qui considèrent que les femmes peuvent être des sorcières et manger des âmes à distance« . Mais ce type de croyances à d’abord résisté à « des religions universalistes, comme le christianisme ou l’islam« , et s’oppose encore aujourd’hui « à la modernité et la rationalité scientifique« . S’il faut travailler à réduire ces résistances, le philosophe remarque que « toutes les sociétés connaissent ces phénomènes de retard« , ces « croyances allant à l’encontre du mouvement vers le progrès« .

Géraldine Muhlmann cite le texte de Gervais Ngovon,

« Sorcellerie et déperdition de la justice en Centrafique : de l’usage des « savoirs locaux » et des théogonies devant les tribunaux », dans Cahiers d’Etudes africaines, LVIII (3-4), 231-232, 2018, pp. 667-698.

L’Invité(e) des Matins


47 min

L’émission est à écouter dans son entièreté en cliquant sur le haut de la page.

Pour en parler

Séverine Kodjo-Grandvaux, philosophe, chercheuse associée au Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie de l’université Paris 8. Elle est responsable du Laboratoire Économie du vivant de la Fabrique de Suza, au Cameroun. Elle est, par ailleurs, journaliste et contributrice pour Le Monde.

Elle a notamment publié :

  • Avec Achille Mbembe et Rémy Rioux, 

    Pour un monde en commun, éditions Actes Sud, 2022.

  • Devenir vivants, éditions Philippe Rey, 2021.

  • Philosophies africaines, éditions Présence africaine, 2013. Prix Louis Marin de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer.

  • Elle a co-dirigé l’ouvrage Droit et colonisation, éditions Bruylant, 2005.

Souleymane Bachir Diagne, philosophe, professeur de philosophie française et africaine à l’Université de Columbia, directeur de l’Institut d’Etudes africaines. Il est aussi membre associé de l’Institut d’Etudes Avancées de Nantes et parrain de la chaire “Art, Société et Mutation contemporaine”.

Il a notamment publié :

  • De langue à langue. L’hospitalité de la traduction, éditions Albin Michel, 2022.

  • Le fagot de ma mémoire, éditions Philippe Rey, 2021.

  • En quête d’Afrique(s) : universalisme et pensée décoloniale, co-écrit avec Jean-Loup Amselle, éditions Albin Michel, 2018.

  • La Controverse : dialogue sur l’islam, co-écrit avec Rémi Brague, éditions Stock/Philosophie magazine éditeur, 2019.

Jean-Pierre Olivier de Sardan, anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS, chercheur au LASDEL – Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques sociales et le développement local (Niger). Il travaille sur les politiques publiques, les projets de développement et le fonctionnement des services publics au Niger et en Afrique de l’Ouest. Il est également professeur associé à l’université Abdou-Moumouni (Niamey, Niger) où il dirige le master de socio-anthropologie de la santé.

Il a récemment publié :

Bado Ndoye, professeur de philosophie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Spécialiste de phénoménologie, d’épistémologie et d’histoire des sciences, il est aussi inspecteur général de philosophie et directeur de publication de la Revue sénégalaise de philosophie.

Il vient de publier :

Références sonores

  • Musique du générique de l’émission du jour : Xalam, un groupe d’afro-beat sénégalais des années 1970-80, « Dijsalbero », sortie en 1984
  • Archive de Paulin Hountondji, philosophe béninois, RFI, le 10 juillet 2022
  • Archive sur des accusations de sorcellerie au Ghana, France 24, le 24 janvier 2022
  • Archive de Gaston Berger, conférence enregistrée à l’exposition de Bruxelles, RTBF, le juillet 1957
  • Chanson de fin d’émission : Amadou et Mariam, « Sabali », dans l’album Welcome to Mali (2008)

Le Pourquoi du comment : philosophie

Toutes les chroniques de Frédéric Worms sont à écouter

ici.

Le Pourquoi du comment : philo


3 min


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