Micros éteints, caméras débranchées, Fabien Roussel tentait encore de convaincre. Pied à pied. Sans relâche. Invité hier matin à débattre avec cinq de nos lecteurs dans le studio du Groupe Nice-Matin, le secrétaire national du PCF n’a pas esquivé les questions qui fâchent. Trahissant parfois, au détour d’une phrase, les convictions iconoclastes d’un responsable salué pour ses prises de position et critiqué pour les mêmes raisons.
À gauche, certains l’accusent d’être trop populiste ou trop… à droite. Chez les Insoumis, des proches de Jean-Luc Mélenchon sont allés jusqu’à le comparer au collaborationniste Jacques Doriot.
Incarnation d’un renouveau communiste pour les uns, marxiste tendance Groucho pour les autres, il séduit ou il agace. Sans laisser personne indifférent.
« Sur la Nupes, savoir comment poursuivre… et s’il faut le faire »
La Nupes semble se disloquer. Croyez-vous encore possible de rassembler la gauche?
Quand [la députée LFI Sophia Chikirou] me compare au collaborationniste Jacques Doriot, c’est difficile. Mais je ne perds pas mon temps à essayer de discuter avec tel ou tel qui m’a traité de ceci ou de cela. Les petites phrases, je m’en fous! Au contraire, ça me renforce… Mais ce qui nous sépare aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des petites phrases. Les fractures sont profondes. Après le meurtre tragique du jeune Nahel, j’ai déjà dû me désolidariser des propos de Jean-Luc Mélenchon qui parlait d’une « révolution« .
On ne peut pas qualifier ainsi des pillages, des saccages, des écoles maternelles et des services publics brûlés. De même, on ne peut pas ne pas qualifier le Hamas d’organisation terroriste! Ma conviction, c’est qu’il est temps d’avoir un débat au sein de toutes les forces de gauche pour savoir comment poursuivre… et s’il faut poursuivre. Cette alliance ne prend pas le bon chemin. C’est regrettable. Dans l’histoire, la gauche a su gagner quand elle avait un projet commun et ambitieux pour le monde du travail comme en 1981.
« Je fais la différence entre le Hamas et les Gazaouis »
Quel regard portez-vous sur le conflit au Moyen-Orient?
La barbarie s’est abattue sur le peuple israélien. Il faut lui exprimer toute notre solidarité, penser à nos ressortissants dont nous sommes sans nouvelle. Mais je voudrais que l’on songe également aux familles palestiniennes qui, elles aussi, reçoivent les bombes de l’armée israélienne. Ce ne sont pas les Gazaouis qui ont commis ces actes terroristes, c’est le Hamas!
Je fais la différence, comme je la fais entre les Israéliens et leur gouvernement d’extrême droite qui n’a pas su protéger sa population et qui a conduit à cette situation. Je souhaite que la France exprime un message fort, en rappelant son engagement pour la coexistence pacifique de deux états, comme le prévoient les accords d’Oslo. La fraternité doit reprendre le pas sur la barbarie. Il faudrait aussi s’interroger sur le Qatar qui finance le Hamas d’un côté et le PSG de l’autre.
« Concilier écologie et économie, c’est essentiel »
Est-il possible de concilier écologie, économie et solidarité?
C’est essentiel. On ne peut pas faire de révolution écologique sans répondre aux urgences sociales. Si on baisse le pouvoir d’achat des Français, on n’y arrivera pas. Si on veut que nos concitoyens se débarrassent de leurs voitures polluantes, il faut leur proposer des voitures électriques à bas coût, accessibles au niveau du Smic! Il faut aussi que les transports publics soient gratuits. Cela suppose des investissements publics colossaux, entre 40 et 50 milliards d’euros par an. Le gouvernement propose 7 milliards: le vrai bug, il est là!
Où trouver l’argent nécessaire?
Pas en augmentant les impôts. Si on taxe de 5% le patrimoine des 10% les plus aisés, on fait rentrer tout de suite 140 milliards d’euros dans les caisses de l’État. Je suis favorable à cette contribution exceptionnelle.
Faut-il lutter contre le surtourisme qui fait vivre tant de monde?
Il est possible d’imaginer un tourisme harmonieux et respectueux du territoire, en développant une offre sur l’arrière-pays. Il faut inciter les visiteurs à découvrir des zones et des territoires moins connus et, peut-être, imposer des contraintes dans les secteurs les plus prisés aujourd’hui. Un exemple: faut-il continuer d’accueillir les croisiéristes en si grand nombre? Certaines villes commencent à limiter l’afflux de population en été, comme Bonifacio. Plus fondamentalement, je ne crois pas que l’on puisse fonder toute une économie sur l’activité touristique. Cela ne remplace ni les services publics, ni l’activité industrielle que nous devons relocaliser.
Migrants: « Il faut tenir compte de la réalité »
Quelle est votre position sur l’accueil des migrants qui pose de graves problèmes dans notre région?
Les politiques actuelles, de la France comme de l’Europe, sont en échec. Lorsque l’extrême droite est arrivée en Italie, elle a dit: « On va fermer les frontières ». Et on a eu Lampedusa! Il faut tenir compte de la réalité. Il y a de plus en plus de personnes qui fuient leur pays à cause de la guerre ou des catastrophes climatiques. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 38 millions de personnes ont été déplacées en 2011, 108 millions en 2022 – presque trois fois plus. Nous devons mieux accueillir, mieux intégrer… et mieux raccompagner aussi. Ceux qui ne rentrent pas dans nos critères, on les raccompagne dans leur pays. [Il sourit] Moi, président de la République, je me battrais pour que chaque pays de l’Union européenne prenne sa part.
Que faire avec les immigrés frappés d’une obligation de quitter le territoire?
Les travailleurs sans papiers, ceux qui font le boulot, devraient être régularisés.
C’est ce que réclament les patrons pour avoir une main-d’œuvre moins chère…
Le vrai problème, c’est le travail illégal qui tire vers le bas tous les autres. Les immigrés ne doivent pas être moins payés; leurs droits doivent être respectés. Ce qui fait du mal à l’emploi des Français, c’est justement que les immigrés puissent être exploités! La régularisation, ça aide aussi les travailleurs français qui veulent faire valoir leurs droits.
Roland Odvad, Contes.Photo F.B..
Roland Odvad, Contes
« Une heure pour débattre, forcément, c’est un peu frustrant: sur le surtourisme, par exemple, il y aurait tant de choses à dire! Je dirais que Fabien Roussel a été convaincant, même si je n’ai pas toujours été convaincu. »
Carole Echampe, Nice.Photo F.B..
Carole Echampe, Nice
« Il s’est parfois contenté de dresser des constats, alors qu’on attendait des propositions. Il est parfois allé vers des lieux communs. Mais certaines de ses positions sont surprenantes. Cela fait avancer le débat. »
Julien Belmonte, Nice.Photo F.B..
Julien Belmonte, Nice
« Lorsque je l’ai interrogé sur les migrants et le patronnat, il n’a pas vraiment répondu sur le fond. Mais pour avoir rencontré la ministre de la Culture, j’ai pu apprécier la différence: il est moins langue de bois. »
« J’ai trouvé Fabien Roussel convaincu, mais pas du tout convaincant. Il a des idées qui flirtent avec celles de la droite. Sa volonté de parler à tout le monde me paraît très intéressante. »
Téo Schumer, Nice.Photo F.B..
Téo Schumer, Nice
« Ce que j’ai apprécié, c’est qu’il n’a pas cherché à contourner les questions délicates. Sur la Nupes, notamment, j’ai trouvé son propos assez clair et direct. Ça nous change de Jean-Luc Mélenchon… »
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