L’utilisation par l’armée israélienne du logiciel de ciblage Lavender, une IA qui cause de nombreuses « morts collatérales », fait polémique. Des révélations qui interrogent plus généralement sur les rapports entre guerre et technologie.
Lavender : un nom fleuri pour une arme de mort. Une enquête des médias israéliens +972 et Local Call [dont nous avions rencontré le directeur de la rédaction pour un entretien] a récemment dévoilé l’utilisation de cette intelligence artificielle pour identifier – avec une marge d’erreur estimée à 10% – les « cibles humaines » potentielles appartenant au Hamas. Avant le déclenchement de l’opération Iron Sword [nom de code de l’offensive israélienne contre le Hamas à la suite de l’attaque du 7 octobre 2023], cette expression désignait essentiellement les dirigeants du Hamas. Elle englobe désormais aussi les combattants et les militants de l’organisation terroriste. Pas moins de 37 000 cibles sont ainsi inscrites sur cette kill list, selon ces médias.
Algorithmes et chiens robots
L’algorithme de Lavender coexiste avec d’autres technologies de pointe. Rapidement après le début de l’opération israélienne, a été pointée du doigt l’utilisation de l’IA The Gospel, qui permet de déterminer les bâtiments à détruire. Le nombre considérable de victimes collatérales comme la déresponsabilisation introduite, dans l’ordre de mort, par la médiation technique, ont été largement dénoncés. Israël recourt en outre, comme le montre une enquête du New York Times, à des dispositifs de reconnaissance faciale pour surveiller la population gazaouie. « Le programme de reconnaissance faciale, géré par le renseignement militaire israélien, y compris l’unité de cyber-renseignement 8200, s’appuie sur la technologie de Corsight, une entreprise privée israélienne. Il utilise également Google Photos », précise l’enquête.
Ces exemples ne sont pas la seule attestation du caractère technologique du siège de Gaza. En février 2022, Israël a fait l’acquisition de plusieurs prototypes de « chiens robots », qui ont été déployés ces derniers mois sur le terrain (pour explorer les souterrains, notamment). L’armée américaine utilise les mêmes machines depuis 2020 pour garder et protéger certaines bases militaires. Le recours à ces soldats artificiels sur des terrains de guerre n’est pas entièrement nouvelle. Elle interroge néanmoins, dans un secteur – la robotique autonome – en plein boom.
“Une relation organique”
La guerre favoriserait-elle le progrès technique ? Les faits le laissent accroire. Lorsqu’elle surgit dans le paysage, la guerre offre la possibilité de tester de nouveaux outils à grande échelle ou d’en perfectionner d’anciens, qui trouveront bientôt, en guise de retombées, d’innombrables applications civiles. Elle mêle de puissants éléments : investissements financiers, urgence vitale, mise à disposition du secteur privé. « Nous commençons à mesurer […] la part qu’occupe la guerre dans le progrès technologique », résume l’historien Bruno Jacomy dans Une histoire des techniques (Éditions du Seuil, 1990, rééd. Points, 2015). Le « complexe militaro-industriel » joue un rôle de catalyseur. Par le passé, la Première Guerre mondiale a largement contribué au développement des télécommunications. L’industrie du nitrate d’ammonium, un explosif utilisé par l’Allemagne, a trouvé à se recycler dans la production d’engrais chimiques agricoles. La Seconde Guerre mondiale n’est pas en reste, avec rien moins que le développement de l’énergie atomique.
L’idée peut toutefois paraître contre-intuitive. N’est-ce pas plutôt le « doux commerce », le régime de paix, qui convient au progrès technique ? « Les techniques ont besoin d’un certain ordre, d’une certaine paix pour se développer, note Jacques Ellul dans La Technique ou l’enjeu du siècle (1954). La paix est indispensable pour le triomphe de l’industrialisme. » Le philosophe apporte immédiatement une nuance. « On en concluera hâtivement : donc l’industrialisation va promouvoir la paix. » À ses yeux, « l’industrialisme ne peut faire autrement que développer les guerres. Ce n’est pas un accident, c’est une relation organique ». Il ne s’agit pas de dire que la guerre est voulue sciemment pour expérimenter et développer de nouvelles technologies. Mais on peut dire au moins, avec Louis Marlio, que « la guerre est une cause profonde de progrès technique ». Dans Le Cercle infernal (1951), l’économiste, homme politique et homme d’affaires ajoute : « Cette affirmation n’est pas une nouveauté. Le philosophe grec ne disait-il pas, il y a vingt-cinq siècles, que la guerre est la grande accouchée ? Mais jamais ce phénomène […] ne s’est manifesté avec autant d’intensité qu’aujourd’hui. »
Technologie forte, morale affaiblie
Il faut, à ce tableau, ajouter deux éléments. D’abord, la guerre marque l’entrée dans un état d’exception. Cet état d’exception s’accompagne presque toujours d’un relâchement des normes qui structurent l’ensemble des pratiques sociales. En particulier, d’un relâchement des normes liées à l’expérimentation technologique. Le champ de bataille, où les règles ordinaires n’ont plus cours, peut devenir un terrain d’expérimentation, de test, sans commune mesure avec ce qui est habituellement possible.
Les principes moraux sont également mis à l’épreuve. La médiation technique dépersonnalise l’ordre létal. Günther Anders le souligne dans L’Obsolescence de l’homme (1956). Le philosophe allemand illustre le « décalage » entre la compréhension humaine et sa puissance technologique par l’exemple de la bombe atomique. « Nous sommes capables de fabriquer la bombe à hydrogène, mais nous n’arrivons pas à nous figurer quelles conséquences entraîneraient une guerre atomique. […] Nous le “savons” seulement. Ce “seulement” veut dire que ce savoir qui est le nôtre est en fait très proche de l’ignorance. » On pourrait dire la même chose des drones ou des logiciels de ciblage, aujourd’hui. Il est toujours difficile de tuer un autre homme qui fait face. Mais précisément, la technologie « libère » de ce face-à-face. Elle réduit la décision, pour celui qui la prend, au fait d’appuyer sur un bouton – geste presque anodin, « sans conséquence ».
Dans son usage militaire, a technologie, de ce point de vue, fonctionne comme un cercle vicieux. Affranchie de la tension éthique, l’être humain est plus susceptible d’accepter de nouveaux outils plus performants, c’est-à-dire destructeurs, dont il ne comprend pas les effets, de même qu’il est plus susceptible, dans le paramétrage de ces outils, de relâcher ses exigences en matière de « victimes collatérales ». La logique technique prend le pas sur la logique humaine. Comme le note Jacques Ellul, « c’est précisément l’un des caractères majeurs de la technique […] de ne pas supporter de jugement moral, d’en être résolument indépendante. Elle n’obéit jamais à cette discrimination et tend au contraire à créer une morale technique tout à fait indépendante », qui n’a guère d’autre exigence que son propre perfectionnement instrumental.
Une destruction créatrice ?
Ce perfectionnement, sans doute, n’aurait guère de sens s’il ne pouvait se prolonger dans la prospérité de la paix. Les périodes d’après-guerre sont souvent des périodes de forte croissance. Mais la paix est aussi le temps de la règle – intime et collective – et en tant que telle, parfois dénoncée comme une entrave au progrès. La guerre, en ébranlant de nombreuses restrictions, ouvre des possibilités inédites.
Peut-être est-il alors permis de reprendre, en tordant quelque peu son sens, l’expression que Joseph Schumpeter utilise pour caractériser la dynamique d’un développement capitalistique tourné vers toujours davantage d’efficacité et de « rationalité » : la « destruction créatrice ». Pour Schumpeter, la diffusion des innovations fait d’elle-même place nette. Elle conduit à la disparition des industries anciennes, moins performantes, par le jeu de la concurrence. Ne faut-il pas considérer que, en un autre sens, peut-être plus littéral, certaines technologies d’ordinaire inacceptables ont besoin de destruction pour se diffuser ? Qu’elles ne produisent pas la destruction industrielle par leur simple supériorité mais qu’elles exigent une destruction plus radicale, à laquelle elles contribuent, pour s’imposer ?
Schumpeter le laisse entendre. Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), il écrit qu’avec la guerre, « beaucoup de choses deviendront possibles, beaucoup d’autres impossibles, qui ne l’étaient pas antérieurement ». Avant de minimiser : « Bien que de telles transformations […] conditionnent fréquemment les mutations industrielles, elles n’en constituent pas les moteurs primordiaux. » Que le « premier moteur » d’un progrès technique qui se nourrit de ses propres avancées soit à chercher ailleurs que dans la guerre, on peut très légitimement le penser. Que la guerre puisse servir les intérêts de certaines technologies polémiques – l’idée semble plus difficile à évacuer.
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