Guy Régis Jr, l’homme qu’on n’arrête pas

Sa dernière création au théâtre, L’Amour telle une cathédrale ensevelie, vient d’être récompensée du prix de la critique 2023 de la meilleure création en langue française, au moment où en librairie L’homme qui n’arrête pas d’arrêter poursuit sa vie de roman, le deuxième de la vaste bibliographie de Guy Régis Jr, écrivain, dramaturge, metteur en scène et directeur du festival Quatre Chemins à Port-au-Prince, sa ville natale.

Dans la causerie qu’il nous a accordée, l’auteur raconte sa relation à son père, qui lui a inspiré Les cinq fois où j’ai vu mon père (Gallimard), et confie ne pas avoir été sur place lors du séisme qui a coûté si cher à son île d’Haïti, et qui continue de traverser sa population : d’où ce roman déambulatoire, dont le personnage principal, Eddy, demeure hanté par la catastrophe.

À LIRE AUSSIHaïti et Valère Novarina : l’acte d’amourDepuis qu’il a survécu, Eddy s’est perdu, en lui-même surtout, ne retrouvant plus sa place dans une société où son parcours avait pourtant bien commencé, comme fonctionnaire au service des passeports et des visas, pour la joie de sa mère. Celle-ci le raccroche à lui-même dès que possible, quand cesse par instants cette errance nocturne où Eddy s’abrutit d’alcool, se promet de ne pas recommencer, et se remet en route, puis s’arrête. Et repart. Bute sur les phrases, s’envoie des points d’interrogation par kyrielles, ne répond pas, ou si peu, et cependant poursuit.

D’autant qu’il s’est mis en quête – jusqu’à mener une forme d’enquête – d’élucider la mort d’un homme, dans une petite rue calme de Port-au-Prince. Pourquoi ce cadavre-là plutôt qu’un autre ? Eddy cherche, en marchant, en suivant les unes et les autres. Qui est cet homme, pourquoi a-t-il été tué ?

Dans la revanche du plaisir

Ce livre est une performance, une splendide spirale, on pourrait y suffoquer, certains d’ailleurs suffoqueront mais la plupart seront envoûtés, magnétisés, hypnotisés. On reste constamment en éveil à suivre cette tentative de survivre, notamment par les relations avec les femmes, qui valent des pages intenses sur les corps mêlés dans la revanche du plaisir, et surtout un final, qui est une déclaration d’admiration au grand écrivain de Port-au-Prince, Frankétienne, qui a tout vu, tout écrit et a toujours ouvert sa porte aux générations de jeunes poètes de sa ville. Jusqu’à ce printemps 2023 où l’auteur de Dézafi a publié un nouveau livre.

À LIRE AUSSIHaïti : « Le pouvoir ne peut pas lutter contre l’insécurité qu’il a contribué à créer » Dans cette causerie, Guy Régis Jr évoque aussi la situation actuelle de son île, toute cette violence née d’une l’inégalité criante. Il résume d’une phrase ce rapport à la mort que ni lui, à 20 ans, quand il montait des spectacles à même la rue avec sa compagnie Nous, ni sa génération n’ont connu et qui, à ses yeux, trouve son origine dans cette tragique journée du 12 janvier 2010 : « Une catastrophe avec son lot de morts qui transforme un peuple en agent de la mort. »Mais dans ce livre, la pulsion vitale l’emporte. Surgissant de ces pages qui battent du pouls de la capitale haïtienne, et de ces poètes.

L’homme qui n’arrête pas d’arrêter, de Guy Régis Jr, éditions Lattès, avril 2023, 399 pages, 21,90 €.

dmp

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