Haïti: des victimes de CQR expriment leur amertume

Plusieurs milliers d’Haïtiens sont plongés dans la tourmente depuis la disparition, le jeudi 20 avril, du site web de la plateforme Crypto Currency Quant Robot communément appelée CQR. Le site s’est envolé avec l’argent de nombreux clients qui croyaient faire des investissements sûrs et lucratifs dans la cryptomonnaie.

Jean Allens Macajoux et Raoul Junior Lorfils

Gagner une quantité d’argent suffisante pour réaliser un projet: c’est l’objectif commun de la plupart des utilisateurs de cette plateforme en ligne interrogés par la rédaction de Loop Haïti. Cryptocurrency Quant Robot « CQR » intéresse ou intéressait notamment des jeunes étudiants, des citoyennes et citoyens sans emploi fixe, des commerçant-e-s, propriétaires de boutiques en ligne de vente de vêtements et autres produits de beauté et cosmétiques.

« C’est avec le cœur serré que j’ai constaté depuis la matinée du 20 avril que le site plateforme n’est plus disponible. Je suis effondrée. J’ai perdu 191 dollars américains », a raconté non sans amertume une étudiante en journalisme. Cette jeune femme comptait à partir de ce programme accumuler une somme pour réaliser un projet pour lequel elle n’avait pas les moyens.

Elle n’est pas la seule victime. Si aucun chiffre exacte sur le nombre d’utilisateurs haïtiens de CRQ n’est encore disponible à ce jour, certaines sources rapportent qu’ils « dépassaient les trois cents mille ». Quant à la quantité d’argent investie en moyenne par les adeptes, il reste aussi un mystère.

Infirmière et journaliste, une autre jeune femme confie à notre rédaction avoir perdu l’équivalent de deux mille gourdes avec la disparition du site. Résidente de la commune de Carrefour, elle était bien imbue des risques qu’elle avait pris, cependant, elle espérait récolter, dans une période de 2 à 3 mois, avec un plan de 70 dollars, un bon parquet en vue de régler quelques projets personnels. Elle précise s’être inscrite au programme le 26 mars dernier.

« J’avais fait choix de m’inscrire parque je pensais qu’elle pourrait m’aider à faire une économie dans ce pays marqué par le chômage et où trouver un emploi est un véritable calvaire pour nous les jeunes », a lâché une autre jeune étudiante habitant à Delmas.

« J’ai appris avec choc l’indisponibilité du CQR un bon matin. Je ne parviens toujours pas à digérer sa disparition car j’avais placé beaucoup de confiance dans la plateforme », a confié cette ancienne employée dans un restaurant à Pétion-Ville.

Un problème « d’éducation financière »

Les « business » sous forme de multi level marketing (MLM) poussent très facilement en Haïti, où la précarité et le chômage constituent le quotidien de la majorité. Dans ce contexte, le piège se présente souvent comme une « opportunité » avec des promesses de gagner beaucoup d’argent dans un temps record.

Le discours de campagne prend souvent la même forme: les adeptes proposent à leur cible des formations gratuites (via Zoom, WhatsApp, appels directs), qui sont en réalité des séances visant à le convaincre; ensuite, ils l’encouragent à investir une certaine somme d’argent avec la promesse qu’il fera rapidement des bénéfices, et encore plus d’argent s’il parvient à convaincre d’autres membres de son entourage à rejoindre le cercle.

Dans le cas de CRQ, les campagnes auraient commencé en Haïti vers novembre 2022. Pour rejoindre le réseau, les futurs participants devaient disposer d’un lien d’invitation (reçu via Facebook, WhatsApp ou autre), un numéro de téléphone, une adresse mail en activité et un mot de passe répondant aux normes de sécurité, selon ce que nous raconte Guerda*, une utilisatrice victime.

« Je travaille et je suis étudiante. Donc je savais que je n’aurais pas beaucoup de temps. Mais mon ami m’avait fait comprendre que tout serait serait simple puisque c’est un robot qui fait tout le travail. Il m’avait dit que tout ce que j’avais à faire c’était investir et attendre les bénéfices. C’est aussi ce que j’avais promis à une cousine qui avait finalement accepté de s’inscrire aussi », ajoute-t-elle sans préciser le montant qu’elle ont investi.

De nombreux utilisateurs se plaignent des pertes enregistrées après des mois d’espoir. Certains confient avoir même contracté des emprunts importants.

Pour Enomy Germain, économiste, en plus de la précarité, la cause du malheur de ces gens est avant tout et « fondamentalement un problème d’éducation financière ». « Les gens ne sont pas au courant des pratiques en matière de finance. Ils ne connaissent pas non plus les produits financiers disponibles et les risques associés à ces derniers », dit-il.

Par exemple, fait savoir Germain, « aucun système dans le monde ne peut vous promettre 5 à 10% de bénéfice par jour sur vos investissements », contrairement à ce qu’on avait promis à ces gens. « Ce n’est pas possible », dit-il.

Alors que des utilisateurs de la plateforme de cryptomonnaie voient défiler devant leurs yeux tout espoir de retrouver leur agent, et que d’autres espèrent encore que le site va être à nouveau accessible, le gouverneur de la banque de la République d’Haïti, l’économiste Jean Baden Dubois, se veut clair en ce qui concerne les plateformes de cryptomonnaie dans le paysage numérique haïtien.

« Au niveau du territoire national, aucune entité n’est autorisée à faire des transactions en cryptomonnaie », a fait savoir le numéro 1 de la banque centrale, lors d’un entretien accordé à la Radio Magik9, hier vendredi 21 avril 2023, à l’émission Panel Magik.

Que faire?

Au moment de la rédaction de cet article, nous n’avons pas pu prendre connaissance d’une quelconque initiative visant à dédommager les victimes. De plus, a niveau mondial, « historiquement », c’est quasiment « impossible » de récupérer son argent quand on le perd dans ces conditions, indique Enomy Germain. Il informe que même si dans certains cas (ex: Bernard Madoff), des responsables peuvent être condamnés, mais les victimes, elles, généralement, ne récupèreront pas leur argent.

Germain souligne par ailleurs qu’il n’y a pas de « réglementation sur cela » en Haïti. Il rappellent d’ailleurs les propos du gouvernement de la Banque centrale cette semaine, indiquant que personne n’est autorisée à faire des transaction en cryptomonnaie en Haïti. « Donc s’il n’y a pas d’autorisation, il n’y a pas non plus de contrainte », analyse Germain.

Pour ce qui est de trouver les initiateurs, il y aurait encore une chance, selon l’ingénieur en logiciels, Certil Rémy. Le spécialiste propose aux victimes de se constituer en comité ou en une organisation, de contacter un avocat afin de défendre leurs intérêts. « Ce n’est pas obligatoire d’avoir un groupe » mais cela peut permettre d’avancer plus vite, dit-il.

Ensuite, les victimes peuvent envoyer un mail à abuse@godaddy.com avec la preuve qu’elles avaient bel et bien investi dans CQR et qu’elles ont été abusées. « Vous pouvez aussi appeler si vous en avez les moyens. GoDaddy peut vous assister », informe-t-il.

Ce qu’il faut savoir c’est que c’est vrai vous ne connaissez pas le nom du propriétaire du site, mais le propriétaire a utilisé des informations légales au moment de l’achat du site. Ces informations légales, seul GoDaddy peut vous aider à les avoir pour vos poursuite légales. Dès qu’il s’agit d’un abus, ils vous aideront », a-t-il conclu.

*nom d’emprunt 


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