Haïti, le symbole et le prix de lʼindépendance

Mer turquoise, sable blanc, soleil de plomb, fruits de toutes les couleurs, musique vaudou et odeurs de nourriture créole… Sur certains aspects, Haïti est à lʼimage des clichés. Mais ce qui est nettement moins connu, cʼest son histoire. Révolutionnaire.

« Je suis ça : cette terre-là, et je lʼai dans le sang. Regarde ma couleur : on dirait que la terre a déteint sur moi et sur toi aussi. Ce pays est le partage des hommes noirs et toutes les fois qu’on a essayé de nous l’enlever, nous avons sarclé l’injustice à coups de machette. »

Dans Gouverneurs de la rosée, une des œuvres majeures de la très riche littérature haïtienne publiée en 1944, lʼécrivain communiste Jacques Roumain dresse un portrait dur mais réaliste dʼun pays alors en plein chaos. Mais ce chaos – qui nʼa hélas pas évolué dans la bonne direction depuis… – ne date pas de cette époque… Pour le comprendre, il faut se retourner et regarder vers le XVIIIe siècle.

Première révolte dʼesclaves victorieuse de lʼhistoire

« On nʼen dit presque rien à lʼécole, mais deux ans après la Révolution française, les Haïtiens se sont révoltés contre leurs maîtres coloniaux français. Cʼest le premier soulèvement anticolonial couronné de succès, au cours duquel les révolutionnaires noirs ont successivement vaincu les Français, les Britanniques, les Espagnols, puis à nouveau les Français, et déclaré l’indépendance d’Haïti. Si la Révolution française est le symbole de la percée de la bourgeoisie en Europe, la révolution haïtienne est celui de la percée de l’anticolonialisme et de la lutte pour les droits de l’homme, pour tous les humains. » Dans son dernier livre, Mutinerie, comment notre monde bascule, le secrétaire général du PTB Peter Mertens revient sur la première révolte dʼesclaves victorieuse de lʼhistoire. La première république noire indépendante, aussi. Là où Napoléon a perdu plus dʼhommes quʼà Waterloo…

Une victoire, officialisée il y a 220 ans, le 1er janvier 1804, avec la proclamation dʼindépendance, qui a donné de lʼespoir aux peuples colonisés du monde entier. Car lʼimportance dʼHaïti ne se mesure pas à la taille de son territoire…

« Découverte » de lʼîle et génocide

Décembre 1492. Christophe Colomb « découvre » l’île et décide de l’appeler Hispaniola en hommage au pays qui lʼemploie. Les Indiens autochtones, des Arawaks, sont pour la plupart massacrés ou tués à petit feu par le travail forcé – ils sont utilisés pour chercher et extraire de lʼor… qui nʼexiste pas. Moins de deux siècles plus tard, tous les Arawaks et leurs descendants ont disparu. Un véritable génocide estimé à 3 millions de personnes. Les colons espagnols font alors venir des esclaves d’Afrique.

Vu le peu de minerai dans le sol côté ouest, les conquistadors délaissent cette partie pour se concentrer sur l’est. Les Français s’installent petit à petit du côté ouest de l’île, qui deviendra Haïti, et les Espagnols restent à l’est, dans ce qui deviendra la République dominicaine.

Espagnols et Français vont, durant les siècles suivants, tenter d’étendre leur pouvoir sur l’entièreté de l’île, sans succès. Cette rivalité entre les deux puissances coloniales sera dʼailleurs utilisée par les Haïtiens, comme nous le verrons plus loin.

Révolution française, puis haïtienne

En 1789, lorsque la révolution française éclate, Haïti – que les Français nomment Saint-Domingue – est la colonie la plus importante pour lʼÉtat colonisateur. Koen Bogaert, professeur à lʼuniversité de Gand et spécialiste du sujet : « Le commerce extérieur de la minuscule Saint-Domingue, qui représente un tiers du commerce extérieur français, est aussi important que celui des États-Unis nouvellement fondés. À la veille de la révolution, Saint-Domingue représentait 30 % de la production mondiale de sucre, plus de la moitié du café et quelque 36 % du coton des Caraïbes. »1 Saint-Domingue est alors le premier producteur mondial de sucre et de café.

En 1789, donc, le peuple français décide d’en finir avec son régime obsolète et se révolte. S’il sera spolié de sa lutte par la bourgeoisie, cela va motiver les esclaves a profiter de l’affaiblissement de l’État colonisateur : « La Révolution française a été, en quelque sorte, le déclencheur de sentiments de ressentiment et d’aspiration à la liberté qui ont toujours existé. Les récits, les idées et les idéaux venus de France ont fini par atteindre les esclaves par voie maritime. Les soldats et surtout les marins, qui étaient eux-mêmes souvent accablés par le régime violent du navire négrier, ont joué un rôle crucial. Les marins noirs et blancs avaient des contacts avec les esclaves des villes portuaires françaises, britanniques, espagnoles et néerlandaises des Caraïbes. Ils diffusaient des nouvelles, des rumeurs et des idées sur les révoltes d’esclaves, le mouvement anti-esclavagiste et la Révolution française », explique Koen Bogaert.

Cérémonie du Bois-Caïman et Toussaint Louverture

Dans la nuit du 14 août 1791, Boukman, prêtre vaudou, organise une cérémonie pour lancer la révolution haïtienne. Après avoir mené les esclaves dans une campagne qui dure une dizaine de jours dans les exploitations du nord du pays, Boukman est tué au combat à lʼapproche de Cap-Français alors capitale de la colonie (et devenue par après Cap haïtien). Cette première révolte, vite tuée dans lʼoeuf par lʼarmée occupante, ne tue pas lʼélan révolutionnaire. Au contraire. Après lʼépisode connu aujourdʼhui sous le nom de « Cérémonie du Bois-Caïman », fondateur du récit nationaliste haïtien, des ex-esclaves prennent la suite du prêtre vaudou. Parmi eux, un certain Toussaint…

La rivalité franco-espagnole sert donc les intérêts des esclaves. Ceux qui deviendront les dirigeants de la révolution haïtienne sont en effet formés militairement par… les deux camps. Comme Toussaint Louverture, qui hérite de ce nom de famille grâce à sa capacité à trouver lʼouverture sur un champ de bataille. Les capacités dʼorganisation de cet ex-domestique devenu chef de guerre – il est à la tête dʼune armée de 4 000 ex-esclaves deux ans après le début de la révolution – sont remarquées par lʼarmée espagnole, qui ouvre ses rangs aux révolutionnaires haïtiens, histoire dʼaffaiblir le rival français. Mais le lieutenant-général de lʼarmée espagnole rejoint les rangs adverses quelques mois plus tard. Entre-temps, poussé par la peur de perdre cette colonie, le principal commissaire français sur place abolit lʼesclavage dans des régions de lʼîle. Le gouvernement révolutionnaire français suit, autant poussé par les anti-esclavagistes de lʼHexagone que par les révolutionnaires haïtiens…

Après avoir repoussé une invasion britannique de 90 000 soldats (plus que ce qui avait été envoyé aux futures États-Unis pour mater la révolution là-bas, en vain), Toussaint Louverture est le dirigeant de lʼîle. Il fait rédiger en 1801 la première constitution haïtienne, texte qui consacre lʼégalité entre tous les citoyens de lʼîle, quelle que soit leur couleur. Une première dans lʼhistoire de lʼhumanité.

La « restauration » façon Napoléon

Mais la Révolution française est tuée par le coup dʼÉtat de Napoléon Bonaparte en 1799. Lʼempereur veut récupérer la colonie. En 1802, il rétablit lʼesclavage et envoie son beau-frère, le général Charles Leclerc, sur lʼîle avec 80 000 hommes. Largement suffisant pour mater des sauvages, se dit Napoléon. Les Britanniques aussi, qui laissent les navires de guerre passer, heureux de voir le projet révolutionnaire écrasé. Cʼest que les exploits des Haïtiens commencent à avoir de lʼécho un peu partout, surtout chez les peuples colonisés du monde entier…

Toussaint Louverture est capturé et envoyé en France où il mourra en captivité. En montant dans le navire qui lʼemmène de lʼautre côté de lʼocéan, il aurait lancé : « En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté, mais il repoussera car ses racines sont profondes et nombreuses. »

Fièvre jaune et organisation de la révolution

Lui aussi ancien esclave et ex-officier de lʼarmée française, son lieutenant Jean-Jacques Dessalines prend sa succession. Aidé par la fièvre jaune qui décime lʼarmée française – y compris Charles Leclerc – et par la sous-estimation de la détermination, lʼorganisation et la force des révolutionnaires, Dessalines inflige lʼultime défaite du colon français sur les terres de Saint-Domingue à Vertières en novembre 1803. Le 1er janvier 1804, lʼindépendance est proclamée et les Haïtiens peuvent boire la soupe de giraumon, ou soupe joumou, autrefois réservée aux colons et qui devient le plat national local.

Fin de lʼhistoire ? Loin de là.

Comme lʼécrit Peter Mertens dans Mutinerie : « Pendant des années, les habitants des métropoles européennes avaient été amenés à croire que le monde dans lequel ils vivaient était le seul possible, et que le destin historique des puissances européennes était de coloniser d’autres pays et de les maintenir sous leur coupe. (…) Que ces territoires soient des propriétés privées de la couronne, gouvernés par des armées européennes ou détenus par des sociétés privées comme la Compagnie des Indes orientales, la recette était toujours la même. Il s’agissait de puiser inlassablement dans les matières premières du pays.

Jusqu’à ce que la révolution haïtienne envoie au monde un message différent. Plus seulement un signal de résistance, car il y en a toujours eu. Mais de victoire. »

Une victoire qui déborde

La république haïtienne apportera un soutien militaire et logistique aux révolutionnaires latino-américains inspirés par son exemple. Le premier drapeau du Venezuela a dʼailleurs été cousu à Jacmel, ville portuaire du sud dʼHaïti. Et cʼest là que le dirigeant révolutionnaire Simon Bolivar – qui participera à plusieurs révoltes dans des pays du sous-continent – mettra son plan de prise de pouvoir du Venezuela au point, avec lʼaide du gouvernement de Pétion, successeur de Dessalines.

Mais lʼinfluence de la victoire va au-delà, selon Koen Bogaert : « La révolution haïtienne n’a pas seulement réussi à expulser deux des plus grands empires coloniaux d’Europe d’une petite île située au milieu de la mer des Caraïbes. Elle a également porté un coup terrible au lobby pro-esclavagiste en Europe. Trois ans plus tard, en 1807, les abolitionnistes ont réussi à faire approuver l’abolition de la traite des esclaves par le Parlement britannique.

Les États-Unis ont occupé militairement Haïti de 1915 à 1934. (Photo Bridgeman)

Par ailleurs, cette révolution annonce également le début de la fin du modèle caribéen de capitalisme de plantation. Il ne faut pas oublier que Saint-Domingue fait alors partie d’une des régions les plus industrialisées du monde. Lʼindépendance dʼHaïti avait clairement montré qu’un système de profit basé sur l’esclavage industriel devenait moralement, politiquement et même économiquement insoutenable à long terme. »

Le prix élevé de lʼindépendance

Malheureusement, et on peut le constater aujourdʼhui, le peuple haïtien paiera cher son indépendance.

Au sens premier dʼabord, vu que la France impose en 1925 une dette de 150 millions de francs or, soit l’équivalent de 15 % du budget annuel de l’État français et… 300 % du PIB (richesse produite) dʼHaïti. Une dette justifiée par le dédommagement de propriétaires d’esclaves « spoliés de leur droit de propriété » selon la France… Le président haïtien demande, et obtient, un étalement de cette dette. Pour la payer, il emprunte à des banques (françaises, évidemment). Cette dette sera honorée en… 1960. En plus de la dette « originelle », il faut ajouter les intérêts à rembourser aux banques françaises. Lʼéconomiste Thomas Piketty a récemment calculé que si la France devait rembourser cette dette, elle devrait débourser… 38 milliards de dollars…

Cette dette explique – en partie – la pauvreté du pays (le plus pauvre de tout le continent américain) et son instabilité « historique ». Entre 1825 et 1890, le travail des paysans haïtiens sert exclusivement à rembourser cette dette. Aucun investissement dans les infrastructures, l’enseignement, la santé… n’est possible.

Au sens figuré ensuite, vu que ce petit pays (dont la population actuelle est similaire à la notre) va servir de terrain de jeu aux puissances occidentales jusquʼà aujourdʼhui. En 1915, les USA, jaloux de la main-mise que les Français continuent d’avoir sur les ressources du pays (via une bourgeoisie « compradore », qui sert les intérêts étrangers, descendante des colons des siècles précédents) décident même d’envoyer ses soldats pour prendre le contrôle du pays.

Colonisation US et idées communistes

La colonisation US ne prendra fin qu’en 1934. Époque où le communisme est invité dans lʼîle, surtout à l’initiative du poète Jacques Roumain cité au début, fondateur du premier parti communiste local. A sa mort, son succésseur, collègue et ami, Jacques Stephen Alexis, dira : « Un peuple qui vient de produire un Jacques Roumain ne peut pas mourir. » Mais s’il ne peut mourir, le peuple peut souffrir.

Les forces occidentales (USA, France, Espagne, Canada, etc.) cherchent à mettre leurs pions à la tête du pays depuis le départ des soldats US. Parfois même des dictateurs sanguinaires, comme « Papa Doc » (François Duvalier) et « Baby Doc » (son fils, Jean-Claude) qui torturent et massacrent des dizaines de milliers de personnes entre 1957 et 1986… À noter quʼaprès sa fuite, Baby Doc passera 25 années dʼun exil plus que doré (il avait emmené avec lui 900 millions de dollars) en… France, où il ne sera jamais inquiété.

Séisme et ingérence étrangère

Aujourdʼhui, après un séisme qui fait 250 000 morts dans la capitale Port-au-Prince en janvier 2010 et qui provoque le retour de lʼarmée US puis dʼune force internationale (Minustah) qui nʼapportera que plus de problèmes (dont le choléra…), le pays est toujours dirigé par les forces occidentales réunies dans le « Core group ». Sans président élu – le dernier est mort assassiné en juillet 2021 – ni Parlements, le quotidien du pays est dicté par des gangs armés qui contrôlent 80 % de Port-au-Prince.

Depuis 2018, un mouvement populaire massif se bat pour la souveraineté nationale et contre les politiciens corrompus. (Photo AFP)

Mais tout nʼest pas perdu, loin de là. Ces dernières années, le pays est traversé par un mouvement populaire massif. Un mouvement, composé entre autres de la société civile et de partis politiques, qui revendique la souveraineté nationale, le départ des politiciens corrompus, la rupture avec le système politique actuel, la nationalisation dʼune partie de lʼéconomie…

Assemblé générale des gouverneurs de la rosée

Conclusion ? Elle se trouve dans Gouverneurs de la rosée : « Ce que nous sommes ? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout. Qui est-ce qui plante, qui est-ce qui arrose, qui est-ce qui récolte ? Le café, le coton, le riz, la canne, le cacao, le maïs, les bananes, les vivres et tous les fruits, si ce n’est pas nous, qui les fera pousser ? Et avec ça nous sommes pauvres, c’est vrai, nous sommes malheureux, c’est vrai, nous sommes misérables, c’est vrai. Mais sais-tu pourquoi, frère ? A cause de notre ignorance : nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force : tous les habitants, tous les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point a l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite (ouvrage collectif, NdlR) des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

 

1. Radicale Verlichting en haar Haïtiaanse erfenis: inspiratie voor het humanisme en sociaal verzet van de 21ste eeuw? (quʼon peut traduire par « Lumières radicales et leur héritage haïtien : une source d’inspiration pour l’humanisme et la résistance sociale du 21e siècle ? »), DeWereldMorgen, 25 janvier 2019

 


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